Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Le dernier livre de Shlomo Sand :
« Comment j’ai cessé d’être juif »
Shlomo Sand enfonce le clou et « rend sa carte »
Article mis en ligne le 2 avril 2013
dernière modification le 13 avril 2013

par Laurent Bloch
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« Supportant mal que les lois israéliennes m’imposent l’appartenance à une ethnie fictive, supportant encore plus mal d’apparaître auprès du reste du monde comme membre d’un club d’élus, je souhaite démissionner et cesser de me considérer comme juif. »

Ce livre n’est donc pas à ranger avec la collection qui comporte « Arrêter de fumer en dix leçons » et « Comment j’ai échappé à l’alcool. »

Shlomo Sand, professeur d’histoire moderne à l’université de Tel-Aviv, avait écrit un premier livre pour expliquer qu’il n’existait pas de « peuple juif » au sens moderne du mot peuple, alors qu’il pourrait exister un peuple israélien, qui incluerait les habitants non-juifs, par exemple palestiniens, d’Israël. Comme il l’a expliqué lors d’une conférence à l’iReMMO, pour lui il allait de soi que ce peuple fictif, inventé à la fin du XIXe siècle pour soutenir une idéologie nationaliste selon la mode de l’époque, n’avait a fortiori aucun « droit au retour » sur la terre de Palestine, où n’avaient jamais habité les ancêtres de la plupart des juifs contemporains.

À sa surprise, donc, cet argument du « droit au retour sur Eretz Israël » lui fut opposé : il a donc écrit un second livre pour faire une synthèse des connaissances archéologiques et historiques actuelles sur la Palestine antique et la naissance du judaïsme, et réfuter l’idée d’un bail « accordé par Dieu » aux juifs sur cette terre, qui appartient aux Palestiniens, véritables descendants pour la plupart des antiques Cananéens et Philistins, éventuellement convertis au judaïsme avant de l’être, peut-être, au christianisme ou à l’islam.

Dans ce troisième ouvrage, Shlomo Sand se penche sur la notion d’identité juive laïque, et la conteste vigoureusement : pour lui, être juif, c’est pratiquer la religion juive et en respecter les commandements, un point c’est tout. Les cartes d’identité israéliennes mentionnent la « nationalité » de leur détenteur : juif, ou arabe, ou russe, ou (encore aujourd’hui) est-allemand, pour donner quelques exemples issus de l’observation empirique. Ce galimatias dénote bien la confusion du concept de nationalité tel qu’il est utilisé par l’administration israélienne, mais il est sûr que la mention de la nationalité juive confère des privilèges dans ce pays. C’est à ces privilèges, qu’il estime indus, que Shlomo Sand entend renoncer.

Existe-t-il une langue juive ? une littérature ou un cinéma juifs ? À ces questions il répond non, pas plus qu’il n’existe de langue catholique, de littérature protestante, ou de cinéma musulman. Alors qu’il existe une littérature et un cinéma israéliens, par exemple. Peut-on rattacher à ces derniers les livres écrits et les films réalisés par des écrivains et des cinéastes palestiniens de nationalité israélienne ? À eux de répondre à cette question.

Je comprends bien la contestation de l’identité juive laïque entreprise par Shlomo Sand, je vois ce qu’elle a d’insupportable pour un Israélien pour qui les idées de liberté, égalité, fraternité veulent dire quelque-chose. Le caractère équivoque de cette identité a été voulue par les fondateurs de l’État d’Israël, pour les mêmes raisons qui font que cet État n’a pas de constitution, ni de mariage civil : ce n’est pas un État religieux ou théocratique, mais il fallait que pour déterminer qui était juif, et donc éligible à la loi du retour, il n’y eût pas d’autorité supérieure à l’autorité religieuse, afin que puisse subsister la fiction d’une supra-identité juive, qui permette de tenir à part les habitants arabes du pays, à qui il était difficile de refuser le droit de vote, mais qui se voyaient refuser d’autres droits, comme ceux d’acquérir une propriété foncière ou d’épouser un conjoint juif. Les Arabes israéliens subissent toutes sortes de discriminations, dont Sand donne d’autres exemples.

Lorsque l’on vit dans un pays comme la France, la question se pose un peu différemment. Dès lors que l’on porte un nom caractéristique, l’identité juive vous tombe dessus, laïque ou pas laïque, avec ses avantages et ses inconvénients. Alors puisqu’il n’est pas possible d’y échapper, il faut l’assumer, c’est-à-dire y réfléchir un tant soit peu, ce qui évitera peut-être de tomber dans des travers judéo-centriques dont Shlomo Sand donne une description instructive.

Aujourd’hui les inconvénients d’être juif sont moindres que pendant la dernière guerre, et il y a même quelques avantages illégitimes à la tentation desquels il faut résister : recueillir de façon imméritée les bénéfices symboliques de la compassion pour les victimes des massacres nazis, se croire apparenté à tous les récipiendaires juifs du prix Nobel ou de la médaille Fields... Laurent Schwartz était un mathématicien français, pur produit de l’école française de mathématique, et je n’ai de commun avec lui que le prénom et la nationalité.

Une anecdote vécue dans ma famille illustre la complexité de cette question. Dans les années 1930, les mariages de juifs avec des non-juifs étaient tout à fait exceptionnels, et des entreprises risquées. De lointains cousins à moi désespéraient que leur fille trouve un mari, parce qu’ils étaient justement laïcs (concept purement chrétien, soit dit en passant, mais tant pis), et que la jeune fille ne voulait pas entendre parler d’un mari juif pratiquant, ce qui restreignait drastiquement l’éventail des choix possibles. Sa mère faisait la queue à sa boucherie habituelle, avenue d’Orléans (aujourd’hui du Général Leclerc), lorsque soudain elle entend le patron dire d’une voix de stentor à un employé « Et quatre côtes de porc pour Madame Lévy, quatre ! ». Voilà qui dénotait à tout le moins une famille juive peu attachée aux commandements de la loi de Moïse ! Pleine d’espoir, l’héroïne de cette histoire se débrouilla pour faire la connaissance de cette Madame Lévy, qui par bonheur avait un fils encore célibataire d’âge compatible avec celui de sa fille, ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants (enfin, au moins un que je connais).

Le livre de Sand m’a permis de lever une confusion qui m’avait troublé : ce que les Américains, et beaucoup de Français à leur suite, appellent « humour juif » est en fait l’humour yiddish, dont je n’ai observé aucune trace dans la branche juive alsacienne et lorraine de ma propre famille, ni encore moins dans ma première belle-famille, juive algérienne, qui pratiquaient toutes les deux d’autres formes d’humour. Mais effectivement la plupart des juifs américains sont issus du Yiddishland [1].

Shlomo Sand raconte une curieuse anecdote familiale. Alors qu’il était étudiant à Paris, il eut l’occasion de faire visiter la ville à son père, qui y venait pour la première fois. Cependant qu’ils déambulaient, le père dit au fils qu’il était capable de reconnaître un juif dans la rue au premier coup d’œil, et devant le scepticisme dudit fils, il prit comme exemple un homme qui attendait l’autobus devant eux. Redoublement de scepticisme filial : l’homme n’avait pas du tout un physique juif typique, il était blond aux yeux bleus ; un test fut proposé : s’approcher de l’homme pour attendre l’autobus et entamer une conversation en yiddish à haute voix pour voir quelle serait sa réaction. Test réalisé, l’homme resta impassible, tout le monde monta dans l’autobus. En arrivant place Vendôme, le père demanda des explications sur la colonne, que son fils fut incapable de fournir : à ce moment, l’homme, qui était assis devant eux, se retourna et fournit les explications en yiddish. Comment le père avait-il reconnu sa judéité ? Lisez le livre, vous verrez.

Le colonialisme sioniste est semblable aux autres colonialismes de l’histoire, et les agissements israéliens à l’égard des Palestiniens sont à comparer à ceux des Sud-africains blancs à l’égard des Africains, ou des Français à l’égard des Algériens. À la mort de Stéphane Hessel, le CRIF a rappelé avec indignation qu’il avait qualifié la politique israélienne dans les territoires occupés d’apartheid, et que cela n’avait rien à voir, mais il n’a pas fallu attendre trois jours pour apprendre par la presse qu’à la demande des colons israéliens les services de car entre les territoires et Israël seraient désormais séparés, pour les colons d’un côté, pour les Palestiniens de l’autre. Je vous laisse juges.

Les livres de Sand sont de grands succès de librairie, il a été invité dans de nombreux pays pour les présenter, notamment par des associations et des communautés juives anglaises et américaines, des universités de province françaises, des émissions de France Culture, etc. Il dit qu’il y a deux endroits où on le boude : l’université où il enseigne, et Paris, où l’on a peur du CRIF.

Notes :

[1Cette mention de la culture yiddish, qui fut celle de la famille de Shlomo Sand, permet de relever une petite imprécision de la traduction, par ailleurs excellente : la locution « zone de résidence » désigne le territoire où, dans l’empire russe, les Juifs étaient autorisés à résider, et qui correspondait grosso modo au royaume de Pologne dans ses frontières du XVIIe siècle, c’est-à-dire à la partie orientale de la Pologne actuelle, à la Biélorussie, à la Lituanie, à l’Ukraine occidentale et aux marges occidentales de la Russie (Vitebsk, etc.). Cela aurait mérité une petite note en bas de page. Ce territoire était celui où les Juifs parlaient yiddish, un dialecte allemand du XVe siècle assaisonné de mots et de tournures empruntés à l’hébreu et aux langues slaves, et écrit dans l’alphabet hébreu.


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