Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Günter Graß, Pelures d’oignon
Article mis en ligne le 3 décembre 2007
dernière modification le 3 février 2008
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Ce sont Les années de chien, qui en 1965 venaient de sortir en traduction française et qui me furent offertes par ma grand-mère pour mon anniversaire, qui firent de moi un lecteur assidu et enthousiaste de Günter Graß. Je viens de terminer Pelures d’oignon, un récit autobiographique qui relate les années 1939 (l’auteur avait 12 ans) à 1959, date de son premier succès littéraire, Le Tambour ; inutile de chercher à rivaliser avec les vrais critiques pour vous vanter le souffle épique de Graß, sa verve, et peut-être plus encore son art de mêler à un registre soutenu le parler populaire ou trivial de ses personnages, y compris lui-même, dans une écriture en fait fort savante sans en avoir l’air. Ni de s’appesantir sur l’aptitude des écrivains allemands, Graß, mais aussi Heinrich Böll ou Siegfried Lenz, à aborder avec un certain courage l’histoire de leur pays, en contraste avec l’inaptitude de leurs confrères français d’envergure comparable. J’évoquerai seulement quelques épisodes qui devraient vous donner envie d’aller y voir.

Günter Graß est né dans une famille très modeste qui tenait une petite
épicerie à Dantzig, munie d’un logement minuscule, où sa mère avait
fait tenir un piano dont elle jouait avec talent et quelques livres
qui décidèrent du destin du garçon. Mais en fait, avant de devenir
écrivain, il chercha sa vocation dans la sculpture et le dessin, sans
doute grâce à une collection de reproductions d’œuvres classiques, de
Cimabue à Rembrandt, qu’il obtenait en échange de bons qui étaient
dans les paquets de cigarettes et qu’il prélevait parmi les fumeurs de
son entourage. Comme il se plaignait de ne pas avoir d’argent de poche
comme ses camarades de lycée plus fortunés, sa mère lui confia le
cahier où elle consignait les dettes des clients, et lui promit 5% des
rentrées : il obtint de tels succès que sa mère révisa unilatéralement
le contrat pour un taux de 3%. Mais cette expérience sera utile au
futur écrivain pour négocier avec ses éditeurs sans fausse pudeur
devant les questions d’argent.

Et son engagement dans les Waffen SS ? il dit ce qu’il faut en dire, sans
dissimuler la honte qu’il en a, mais quoi, il avait dix-sept ans, oui,
il avait été subjugué par la phraséologie nazie, et
les circonstances en étaient telles qu’il n’y a pas de quoi lui
reprocher plus de choses qu’à n’importe quelle recrue de son âge dans
l’armée allemande en 1945. Il se reproche amèrement de ne pas avoir posé de question sur tel ou tel de ses oncles ou tel ou tel de ses camarades de classe disparus sans explication. Il n’a commis aucun acte de guerre positif,
et ceux qui lui cherchent noise à ce sujet me font l’effet de
tartuffes. La vertu indignée est un art facile en temps de paix quand
on a un toit et un revenu assurés et les commodités du régime
démocratique. Graß n’a compris ce à quoi il avait, si peu, participé
qu’en entendant à la radio les aveux du chef de la jeunesse
hitlérienne Baldur von Schirach après sa condamnation par le tribunal
de Nuremberg.

Je vous laisse lire les scènes de l’effondrement de l’armée allemande
devant l’avancée soviétique et d’autres passages dramatiques, pour
retrouver le narrateur dans un camp de prisonniers de guerre, soumis à
un régime conçu par les Américains pour que les ex-soldats allemands
endurent un peu des souffrances qu’ils avaient imposées aux peuples
européens : 800 calories par jour. Torturé par la faim, Graß trompe
le temps en assistant à divers cours et conférences organisés par les
détenus, dont les séances les plus intéressantes sont dues à un
Allemand de Bessarabie dont la maîtrise de la langue de Goethe est
incertaine, mais qui avait servi comme cuisinier-chef dans les plus
grands palaces d’Europe centrale et des Balkans. Il donnait donc des
cours de cuisine, purement théoriques évidemment, et au tableau noir,
mais en faisant les gestes : « C’était un maître de l’évocation. D’une
seule main, il couchait sur le billot des rêves engraissés et leur
mettait le couteau sous la gorge. Il extorquait du goût au néant. Il
brassait l’air en soupes épaisses... “Jourd’hui, siouplaît, c’est
cochon qu’on va apprendre”, disait le maître en guise d’introduction,
et il dessinait au tableau, dans les crissements de la craie, les
contours nets et assurés d’une truie adulte. Puis il divisait la bête
qui envahissait la surface noire en morceaux dénommables qu’il
désignait par des chiffres romains. “Numéro un c’est queue en
tire-bouchon et pourrait bien être très bon dans soupe ordinaire de
lentilles...” » Au passage, félicitations au traducteur, Claude Porcell.

Après sa libération Graß a été mineur de fond, graveur de stèles
funéraires, étudiant en arts plastiques, poète... C’est en 1957
qu’un prix littéraire lui a permis de passer deux ans à Paris, où il
a écrit Le Tambour.

Tous les livres de Graß ont été écrits sur Olivetti Lettera, dont le
premier exemplaire lui a été offert en cadeau de mariage par un oncle
et une tante de sa première femme, Anna Schwarz, danseuse classique et helvète de
nationalité. Il y a des années que cette machine n’est plus fabriquée,
mais on en trouve toujours aux Puces ou dans les brocantes, et elle
est facile à rafistoler en cas d’incident. Plus ennuyeux, les rubans
adaptés ne sont plus fabriqués, mais un groupe d’admirateurs espagnols
lui en a dégotté un stock de plusieurs centaines, parfaitement
conservés. Je suis allé sur le site d’Olivetti : quelle tristesse !
Cette entreprise flamboyante, à la pointe de l’innovation et du
design, symbole du miracle italien, n’est plus qu’une filiale
insignifiante de Telecom Italia.

La fin du livre est plus élégiaque, et raconte son mariage avec
Anna, dont on comprend pourquoi il l’a tant aimée, et pourquoi cela
ne pouvait pas marcher.

Günter Graß est un vrai contestataire, il a consacré le montant d’un prix
reçu à la création d’une fondation pour les peuples Rrom et Sinti. Dans son roman Toute une histoire il évoque tout à la fois l’œuvre et la mémoire de Théodore Fontane, les pratiques de la Stasi et la ruée des prédateurs de l’Ouest sur l’ex-RDA après la réunification, par exemple celle des universitaires qui sous prétexte d’alignement sur les standards internationaux se sont arrogé des carrières ultra-rapides dans les universités de l’Est en s’empressant de mettre à la rue leurs collègues locaux, qui n’étaient sans doute pas tous nuls. Sans oublier le sympathique commandant de sous-marin soviétique de En crabe, qui certes envoie par le fond de la Baltique glacée les 4 000 ou 5 000 passagers du Wilhelm Gustloff, mais il avait aussi des problèmes, son état-major lui cherchait des noises à cause de ses bordées trop soutenues dans tous les bars de la région, alors il fallait bien qu’il se rachète par une torpille bien ajustée. Après tout ça, Graß constate qu’il se retrouve un peu seul : les bien-pensants ont tous les motifs voulus de le détester, alors sa confession récente est une occasion toute trouvée de se ruer. Ça n’a pas manqué.

C’est au Seuil.




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