Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Hannah Arendt au cinéma
Un film de Margarethe von Trotta
Article mis en ligne le 12 septembre 2013
dernière modification le 18 janvier 2014

par Laurent Bloch
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 Hannah, Margarethe et Caroline

Depuis ma première lecture d’un texte de Hannah Arendt, je lui voue une grande admiration, elle est pour moi un des auteurs importants de son siècle, et pas seulement un auteur, mais un acteur de l’histoire qu’elle a traversée et à laquelle elle a entrepris de donner un sens, entreprise difficile et périlleuse du fait des événements particulièrement insensés engendrés par les totalitarismes communiste et nazi, dont, la première, en 1951, elle dévoila la similarité. Aussi, lorsque j’ai appris que Margarethe von Trotta avait tourné un film inspiré de son personnage, je me suis précipité, bien que les fims de cette réalisatrice que j’avais vus ne m’eussent qu’à moitié convaincu (mais Caroline Champetier est une directrice de la photo que je place au premier rang).

 Hannah à Jérusalem

Le film est en fait consacré à un épisode unique de la vie et de l’œuvre de Hannah Arendt : le compte-rendu qu’elle a réalisé, pour le journal The New Yorker, du procès d’Adolf Eichmann en 1961, et le livre qu’elle a publié ensuite, Eichmann à Jérusalem - rapport sur la banalité du mal, le premier de ses livres que j’ai lu, celui par lequel le public francophone l’a découverte (puisqu’aussi bien le souci de rectitude politique de l’intelligentsia éditoriale a empêché jusqu’en 1972 la traduction du Système totalitaire de 1951, sans doute parce qu’il comportait au sujet du système concentrationnaire soviétique des vérités jugées trop rudes pour les lecteurs français [1]). Comme Nicolas Weill l’a noté dans son article du Monde (28 juin 2012), « peu de textes de circonstance ont laissé une trace aussi durable » que ce livre sur Eichmann.

 Le procès Eichmann

Dans ses articles, puis dans son livre, Hannah Arendt commence par rendre compte des audiences du procès, où l’interrogatoire d’Eichmann conduit à une description détaillée du processus d’identification, de ségrégation, de déportation, de séquestration, et finalement de mise à mort des Juifs, ce dans tous les pays d’Europe dominés par les nazis, puisqu’Eichmann était l’organisateur de la « solution finale » pour tous ces territoires, exception faite de l’Ukraine, de la Biélorussie et des pays baltes, où la destruction des Juifs fut accomplie par les Einsatzgruppen sous le commandement d’autres chefs nazis. Ce compte-rendu constitue la plus grande part du livre, et l’auteur ne se prive pas d’y souligner les faiblesses de la démarche du tribunal et du procureur Gideon Hausner ; en effet, une des conclusions controversées de Hannah Arendt, c’est que le procès d’Eichmann fut mal mené parce qu’il apparut, au cours des audiences, que l’accusé, pour sa défense, révélait des faits gênants sur le comportement d’une partie des dirigeants de différentes communautés juives, dont les relations avec les nazis furent pour le moins ambigües. C’est ainsi que la cour s’attarda longuement sur les témoignages relatifs à la persécution et au meurtre des Juifs dans les territoires de l’Est, pour lesquels Eichmann n’était pas ou peu concerné, et passa plus rapidement sur les événements en Hongrie ou en Autriche, plus gênants. Ce sont ces événements qui ont inspiré le Post-Scriptum d’une vingtaine de pages où Hannah Arendt récapitule les doutes que lui ont inspiré les débats, et qui soulèveront le scandale que l’on sait (ou que l’on ignore, mais alors le film en donnera une idée assez réaliste).

 Banalité du mal ?

L’autre élément du scandale, c’est la constatation faite par l’auteur qu’Adolf Eichmann, loin d’être un grand pervers psychopathe, délirant, était un homme effroyablement normal, un bureaucrate assidu et consciencieux, soucieux simplement de bien faire le travail que ses chefs lui donnaient, dépourvu de toute espèce de remords, simplement parce qu’il était incapable de penser, au sens où la pensée consiste en un dialogue de soi avec soi : Eichmann ne s’interrogeait jamais. D’où le sous-titre : « rapport sur la banalité du mal », et l’indignation assez controuvée suscitée par le mot banalité. En fait, derrière cette indignation emphatique, il est plutôt reproché à Hannah Arendt son refus d’adhérer au nationalisme sioniste, et son refus de se solidariser automatiquement avec n’importe quel propos ou n’importe quel comportement du moment qu’il émane d’un juif. C’est au contraire ce qui m’a attaché à Hannah Arendt, parce que je n’avais jamais supporté la solidarité quasi-tribale du milieu communiste de ma famille, et n’avais aucune envie de tomber du Charybde communiste dans le Scylla sioniste.

Le film s’attache à montrer le travail de Hannah Arendt pour rendre compte des débats au tribunal et pour analyser, en philosophe, la personnalité d’Eichmann, à la lumière de Platon et d’Aristote. Eichmann n’est montré que par des images d’archives du procès. Lorsque je l’ai vu lors de sa sortie, le film ne m’a pas plu, sans doute, en partie du moins, parce que j’ai du mal à me représenter Hannah Arendt sous les traits de Barbara Sukowa, qui lui ressemble si peu. Comme ce déplaisir suscitait l’étonnement de maints amis, pour en avoir le cœur net, j’ai prié ma femme, moins admiratrice d’Arendt que moi, de venir avec moi voir le film. Il lui a plu, et ne m’a plus déplu. Je n’ai pas vraiment d’explication. Il y a en tout cas une vision sans complaisance du milieu universitaire américain, et Heidegger y fait quelques apparitions ridicules, ce qui n’est pas pour me gêner.

Notes :

[1On rappellera à ce propos qu’à la même époque (1953), le film de Samuel Fuller Pickup on South Street, qui narre la lutte entre des policiers américains et des agents soviétiques, est sorti en France, sous le titre Le port de la drogue, avec un doublage ou des sous-titres où les espions soviétiques étaient métamorphosés en trafiquants de drogue, à la demande de la filiale française de la 20th Century Fox.


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