Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Un roman profond mais hilarant de Hannelore Cayre :
La Daronne
dans l’émission de Tewfik Hakem « Paso Doble »
Article mis en ligne le 16 mars 2017
dernière modification le 17 mars 2017

par Laurent Bloch
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Licence : CC by-nd

Ce 9 mars Tewfik Hakem recevait dans son émission Paso Doble sur France Culture la romancière Hannelore Cayre, à l’occasion de la sortie de son dernier livre La Daronne, qui m’a fait rire aux éclats tout en apprenant des choses profondes sur notre société.

Hannelore Cayre est avocate pénaliste, c’est-à-dire qu’elle gagne sa vie à défendre des dealers (peu d’auteurs vivent de leur plume). En étudiant les dossiers de ses clients elle a lu des kilomètres de comptes-rendus d’interrogatoires et d’écoutes téléphoniques, souvent retranscrits par des traducteurs judiciaires, le plus souvent de l’arabe, ou comme elle le signale, d’une langue que les enquêteurs ont supposé être de l’arabe [1]. Cela lui a donné l’idée d’un roman dont l’héroïne et narratrice serait traductrice-interprète judiciaire.

Elle se nomme Patience Portefeux. Patience veuve Portefeux, comme elle le précise, puisque son mari est effectivement mort, et qu’il est plus facile de tenir tête à l’adversité avec le titre de veuve qu’avec celui de femme esseulée.

Son père était un pied-noir de Tunisie (si le terme pied-noir est acceptable dans ce cas), sa mère une Juive autrichienne (les parents de l’auteure, soit dit en passant, étaient dans la même configuration, nous apprit son interview), bref des gens dont l’univers avait été englouti par l’histoire sans laisser le moindre grain de poussière.

« On était donc fin juillet, le soleil incendiait le ciel ; les Parisiens migraient vers les plages, et alors que j’entamais ma nouvelle carrière, Philippe, mon fiancé flic, prenait son poste comme commandant aux stups de la 2e dpj.

– Comme ça on se verra plus souvent, m’a-t-il dit, réjoui, en m’annonçant la nouvelle deux mois auparavant, le jour de sa nomination.

J’étais vraiment contente pour lui, mais à cette époque je n’étais qu’une simple traductrice-interprète judiciaire et je n’avais pas encore une tonne deux de shit dans ma cave. »

Le sort des traducteurs-interprètes n’est guère enviable, ils sont nombreux et le ministère de la Justice ne dispose ni de crédits ni de postes pour eux, ils sont la plupart du temps payés au noir, parfois une enveloppe avec du liquide. Lors d’une perquisition musclée à l’aube, ils sont en première ligne, sans gilet pare-balles, pour crier « Police, ouvrez ! » dans la langue que sont censés entendre les occupants de l’appartement. Bref, pas vraiment un endroit pour faire fortune.

Un beau jour, Patience se retrouve donc, dans son appartement décrépi à Belleville dans un immeuble peu à peu acheté entièrement par la colonie chinoise, avec deux grandes filles dont il faut payer les études et une mère dont il faut payer l’EHPAD (genre 3000 euros par mois). Comment faire ? Elle a les coordonnées de pas mal de dealers, les écoutes lui ont donné des informations de première main sur le marché, les approvisionnements, les qualités, les tarifs, etc. Elle s’insère dans le business.

Il faut récupérer une tonne et quelques de cannabis largués dans la campagne le long de l’autoroute A10, la préférée des Go Fast : elle adopte un chien réformé de la brigade des stupéfiants, dont l’odorat est infaillible. Ensuite il faut écouler : quel meilleur lieu de rendez-vous que le parking de la prison de Fleury-Mérogis ? Tout est à l’avenant.

Ne ratez pas ce livre, vous rirez à vous en rendre malade, et en plus vous en saurez plus sur la société française, avant de choisir pour qui vous allez voter.

Notes :

[1Kamel Daoud soutient qu’il faut dénommer « Algérien » le dialecte arabe (peut-être un peu berbérisé) parlé en Algérie : je le suis. Après tout c’est bien aux écrivains qu’il appartient de trancher ces questions. Dante a inventé l’italien, Luther l’allemand, à Daoud d’inventer l’algérien.

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