Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Sous « un épais manteau blanc de neige immaculée » :
La vie après, un livre de Virginie Linhart
Article mis en ligne le 15 juin 2012
dernière modification le 3 octobre 2014

par Laurent Bloch
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Licence : CC by-nd

Les enquêtes menées par Virginie Linhart pour comprendre sa famille
sont décidément passionnantes pour tous ses lecteurs : il y a quatre
ans, partie pour retracer les aventures maoïstes de son père Robert
Linhart et de ses camarades, elle avait écrit un remarquable livre d’entretiens avec les enfants d’iceux. Cette année, désireuse
de tirer au clair l’amour de son grand-père Jacques pour
la Suisse, « le pays le plus formidable au monde » à ses yeux, et
l’agacement que lui procurait, à elle, ce tropisme helvétique, elle a
cherché à rencontrer, plusieurs années après la mort de ses grands-parents,
d’autres juifs survivants, qui avaient échappé à l’enfer des camps, ou
qui en étaient revenus. Elle les a questionnés, non pas sur la période
de la guerre et du camp, mais sur leur vie après, les difficultés du
retour à une vie qui, en fait, ne pourra jamais plus être normale.
Et à la fin de cette remarquable investigation, elle comprendra, et
nous avec elle, « ce qui plaisait tant à [son] grand-père en Suisse ».

Jacques Linhart et son épouse Maryse étaient des juifs polonais,
venus en France juste avant la guerre. À l’époque ils se prénommaient
Jacob et Masza, prénoms que leurs petits-enfants ignoreront de longues
années durant. Ils avaient échappé par miracle, dans des conditions
très angoissantes et très pénibles. De la famille de Maryse il n’y eut
pratiquement aucun survivant, les parents de Jacques furent tués sur
le pas de la porte de leur maison, sa sœur et sa nièce ne sont jamais
revenues. Ce qui leur permit d’échapper, ce fut pour une part que le
nom Linhart ne soit pas trop typique, et que Jacques eût un physique
peu caractéristique, blond aux yeux bleus. Ces souvenirs atroces, le
sentiment de culpabilité éprouvé par tant de survivants (pourquoi
moi ?), Jacques avait voulu les enterrer une bonne fois pour toutes,
et il n’aurait pas toléré que ces événements soient évoqués en sa
présence. Cinquante ans plus tard, il acceptera de raconter quelques
souvenirs devant la caméra de sa petite-fille Virginie, mais ce récit
laissera l’essentiel dans l’ombre (p. 151, p. 185).

Après la guerre, Jacques devint expert-comptable, bientôt assez
prospère, ce qui lui permit de louer à l’année une résidence secondaire
à Verbier, une station du Valais qui n’était à l’époque pas tout à fait
aussi chic qu’aujourd’hui, mais qui avait surtout l’avantage d’appartenir
à un pays qui était resté, en gros, à l’écart de la guerre. Une fois installés
là, les Linhart s’employèrent à convaincre leurs amis, juifs polonais
survivants comme eux, de venir louer dans le même quartier de
Verbier, et ainsi ils reconstituèrent un petit shtetl, ainsi que l’on
désignait les villages juifs de Pologne, le shtetl du quartier de la
piscine à Verbier. Ainsi, prenant le thé avec leurs amis en parlant
yiddish, il était possible d’oublier. Oui, la Suisse était pour eux un
pays formidable.

Pour percer ce lourd rideau d’amnésie, « un épais manteau blanc de
neige immaculée », longemps après la mort de ses
grands-parents, Virginie Linhart entreprit donc de rencontrer des juifs
survivants de la même génération, polonais pour la plupart, et de les
interroger, non pas sur la période de la guerre, mais sur leur retour
à la vie « normale ». Les récits de survivants sont en effet le plus
souvent consacrés à période de l’horreur, mais curieusement muets sur
ce qui a suivi, même si Primo Levi a écrit La Trêve, Imre Kertész Être sans destin, et si l’on
trouve des témoignages dans Déportation et génocide d’Annette
Wieviorka. Et il semble en effet encore plus difficile de parler de
cela, du sentiment de vide de ceux qui souvent sont rentrés sans
retrouver un seul des leurs, et qui ont vécu dans le climat de dénégation
qui fut celui de la société française jusque dans les années 1980.

Le récit de Marceline Loridan est particulièrement riche, et le
lecteur en reste confondu : ainsi, elle raconte que les déportés
politiques, prisonniers de guerre et du STO ont été rapatriés par les
soins des autorités françaises dans des trains de wagons normaux, mais
que les juifs ont été transportés dans les mêmes wagons à bestiaux que
lors de leur déportation, mais quand même moins serrés et avec de la
paille sur le sol, et qu’ils étaient attendus à la gare de l’Est par les
mêmes autobus qui les avaient amenés à Drancy (p. 105).

Il y a aussi Sarah Montard (p. 167), qui, après la guerre, épouse un
garçon d’une famille catholique pratiquante et engagée à l’Action
française. Le jeune couple habite chez les beaux-parents, la
belle-mère entreprend de convertir Sarah et ses enfants. C’est sa
fille qui se révoltera, en refusant d’aller à la messe « parce que ça
fait pleurer maman ». Ils finiront par déménager, mais chaque soir
Sarah sera étonnée de voir son mari rentre à la maison, persuadée
qu’il préférera rentrer chez sa mère.

Je ne saurais résumer ici ces témoignages émouvants, mais aussi par
moments drôles, gais, ainsi le banquet annuel des rescapés au Lutétia,
où l’auteur est invitée par Marceline Loridan avec Ginette Kolinka
(p. 193). Achetez le livre, vous verrez.

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