Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Le métier d’esthéticienne, une leçon d’humanité :
Le Corps des autres
Un livre d’Ivan Jablonka
Article mis en ligne le 1er août 2015

par Laurent Bloch
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Licence : CC by-nd

L’historien et sociologue Ivan Jablonka, auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés aux génocides ou aux enfants privés de parents, aborde avec Le Corps des autres (Seuil éd., disponible en format électronique) un sujet en apparence plus léger : le travail des esthéticiennes et le marché des Instituts de beauté. Ce travail repose sur des entretiens approfondis et renouvelés avec une douzaine d’esthéticiennes, salariées ou à leur compte, en institut ou à domicile, voire en institutions (hôpital, maison de retraite, centre d’hébergement d’urgence).

La première révélation apportée par ce livre à un lecteur masculin est l’importance pour une femme de l’aspect de son corps. Certes, la fréquentation de nos compagnes nous en avait déjà donné une idée, mais rien ne vaut une enquête scientifique pour en avoir le cœur net. Un leitmotiv des entretiens est celui de la femme déprimée, découragée qui se sent revigorée et en quelque sorte rendue à elle-même par les soins prodigués, sans pour autant qu’elle soit forcément devenue la Vénus de Milo ou Ava Gardner. L’auteur distingue trois conceptions de la féminité : « une féminité du désir, définie par l’excitation que l’on est capable de provoquer chez les hommes ; une féminité du bien-être, qui consiste à prendre soin de son corps pour soi-même ; une féminité de l’insouciance... », et son diagnostic est que les esthéticiennes penchent nettement pour la seconde, qui allie la raison et la morale.

La seconde révélation fut pour moi celle de la dureté de ce métier : physiquement c’est très éprouvant, notamment les massages, certaines opérations demandent beaucoup de savoir et de méticulosité, l’hygiène et la courtoisie de la clientèle peuvent laisser à désirer (les entretiens suggèrent que ce ne serait pas rare), le tact, la psychologie et le secret professionnel sont de rigueur (cf. le cas d’une esthéticienne qui a comme clientes l’épouse et la maîtresse du même homme). Et en contrepartie une esthéticienne salariée, de toute sa vie, ne pourra guère espérer beaucoup plus que le SMIC, alors que la création de son propre institut demande des investissements considérables que Body Minute ou un problème de santé peuvent anéantir en quelques jours, et que la reconnaissance sociale de ce métier manuel, mal rémunéré et proche du corps est médiocre (c’est un euphémisme). Pour couronner le tout, la rentabilité d’un institut repose en grande partie sur la vente de produits de beauté et les employées subissent de fortes pressions pour pousser leurs clientes à la « fièvre acheteuse ».

Un chapitre est consacré au monde de la « beauté ethnique », en plein essor, et à ses ambiguïtés : libération identitaire ou discrimination d’inspiration coloniale ? Dans les instituts « ethniques » qui fleurissent autour du carrefour du boulevard de Strasbourg et de la rue du Château d’Eau à Paris une bonne partie des employées sont chinoises, et l’auteur les a interviewées avec l’aide de « Jialing, une étudiante taïwanaise qui a bien voulu [lui] servir d’interprète ». Derrière une vitrine de luxe apparaît un monde assez sordide d’exploitation de personnels sans papiers payés au noir pour des sommes ridicules et encadrés par des rabatteurs qui sont aussi des hommes de main, ce qui s’est révélé au grand jour lors de deux grèves avec occupation au printemps 2014.

À ses amis qui lui demandent comment il a « pu passer d’un sujet “grave” à un sujet aussi “léger” », l’auteur répond par « un rappel historique : dans le ghetto de Wilno, pendant la Seconde Guerre mondiale, les nazis avaient interdit aux femmes juives de mettre du rouge à lèvres et de se teindre les cheveux ». Après la libération, un médecin militaire britannique raconte comment ces femmes, qui mouraient littéralement de faim, ont pu se sentir à nouveau des êtres humains après la distribution d’une mystérieuse cargaison de rouge à lèvres. « Les totalitarismes du XXe siècle ont cherché à détruire non seulement des millions de vies, mais la dignité humaine. Indirectement, ils nous rappellent que l’esthétique est un humanisme. »


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