Blog de Laurent Bloch
Blog de Laurent Bloch

ISSN 2271-3980
Cliquez ici si vous voulez visiter mon autre site, orienté vers des sujets informatiques et mes enseignements.

Pour recevoir (au plus une fois par semaine) les nouveautés de ce site, indiquez ici votre adresse électronique :

Le jour où mon père s’est tu de Virginie Linhart
La parole de la fille dans le silence du père
Article mis en ligne le 7 juillet 2008
dernière modification le 8 juin 2009
logo imprimer

Virginie Linhart, fille de Robert Linhart, un des fondateurs en 1966 puis dirigeant de l’Union des Jeunesses communistes marxistes-léninistes ou UJC (ml), forma le projet d’écrire un livre où elle aurait retracé la démarche et les entreprises de son père et de ses camarades, et aussi raconté leurs échecs, leurs déceptions, l’effondrement de Robert. Ce projet, dès la tentative de sa mise en œuvre, dévia vers un autre récit, qui s’imposa à l’auteur : celui des rencontres avec les enfants des camarades de Robert, et de la confrontation de leurs souvenirs d’enfance avec ceux de Virginie, devenue personnage de son livre.

Ce livre, il ne m’inspirait guère envie de le lire : mes rares
rencontres avec Robert Linhart m’avaient laissé une totale absence de nostalgie. Il m’était difficile d’y penser sans les rapporter à
mes propres expériences de maoïste subalterne, réparties en deux
périodes : de 1966 à 1970 dans un groupuscule assez ringard mais
plutôt chaleureux, d’où aujourd’hui encore je conserve quelques
amitiés, et de 1970 à 1972 avec les petits camarades de Linhart, et
ceux-là, je dois dire que lorsque je les croise dans la rue j’ai
plutôt tendance à changer de trottoir. Ils étaient certes
brillants. Leurs principales vertus morales étaient l’arrogance, le
terrorisme intellectuel, l’absence de respect pour les gens.

Finalement la libraire, qui doit bien être de la génération de
l’auteur, et qui est peut-être passée par des expériences similaires,
réussit à me convaincre, grâces lui en soient rendues. Le livre de
Virginie Linhart, outre d’être émouvant mais aussi par moments drôle, m’a appris pas mal de choses utiles, notamment sur mon propre compte.

Dans la mémoire collective et journalistique, les groupes maoïstes (et
aussi trotskystes, de sensibilité assez différente mais également
groupusculaires et paléo-marxistes) sont identifiés au mouvement de mai 1968 : c’est très approximatif. S’ils ont participé, avec
d’autres, à l’effervescence qui a fini par engendrer mai 68, ils ne
l’ont ni dirigé ni inspiré. On pourra à cet égard rapprocher avec
profit le livre de Virginie Linhart du recueil de textes d’époque de
Cornélius Castoriadis, Edgar Morin et Claude Lefort, La Brèche, et
de celui de l’universitaire américaine Kristin Ross, Mai 68 et ses
vies ultérieures
.

Ces groupes étaient partisans d’un retour au marxisme « authentique », du passé, qu’il soit de Staline, de Trotsky ou de Mao ne change que des détails dogmatiques, et quand apparut le mouvement étudiant, ils furent contre, furieusement contre. Qu’ils se soient ensuite employés à le récupérer de diverses façons est une autre histoire, mais le désarroi de Robert Linhart face à cet événement très surprenant,
s’il fut paroxystique, n’était pas isolé, nous étions tous dans le
même cas : selon nos dogmes, ce mouvement petit-bourgeois sans
direction de la classe ouvrière ne pouvait être que réactionnaire. En
même temps, la foule était dans la rue, le parti communiste, qui nous barrait l’accès à la classe ouvrière, était encore plus déstabilisé
que nous, il ne fallait pas rater l’occasion de participer au
mouvement de masse, mais ce fut en tant que suiveurs plus que comme meneurs. Raymond Marcellin nous fit trop d’honneur quelques mois plus
tard en nous pourchassant, ainsi que Raymond Aron en envisageant parmi
les causes possibles de l’extension du mouvement aux usines l’action
souterraine de « cellules chinoises ».

Les mois et les années suivants virent diverses tentatives de
prolongation ou de récupération. De toutes ces entreprises, une des
plus courageuses et des plus honnêtes, sinon des plus réalistes, fut
sans doute celle où s’engagèrent Linhart et quelques autres : ils
s’établirent, c’est-à-dire qu’ils partirent travailler en usine. Il
a raconté son expérience dans un livre au succès mérité, l’Établi.
J’ai personnellement connu plusieurs établis : peu en sont sortis
indemnes, plusieurs ne s’en sont jamais relevés. Comme Virginie
Linhart le note, et peut-être aurait-elle pu approfondir un peu plus
ce point, ceux qui avaient pris la précaution de passer l’agrégation
ou tout au moins d’entrer à Normale avant, ou qui étaient issus de
familles riches, que ce soit de capital économique ou social, s’en
sont mieux tirés que les plus jeunes, les moins diplômés, les
provinciaux sans relations, dont beaucoup se sont enfoncés durablement
dans une vie d’expédients.

Je ne saurais prétendre énoncer ici la teneur d’un mouvement si vaste, si diffus et si varié que Mai 68, mais disons que dans son courant
principal, libertaire, anti-autoritaire et culturel, si l’on veut
chercher des précurseurs, c’est plutôt du côté de l’Internationale
situationniste et d’autres exutoires du surréalisme qu’il faut
chercher. La loi Neuwirth qui libéralisait la contraception,
l’activisme des militantes du Planning familial participaient sans
doute au bouillon de culture au même titre qu’une effervescence
politique qui ne concernait que de tout petits noyaux étudiants et
d’encore plus petits cénacles d’exclus du PC, généralement pour le
motif d’avoir vraiment soutenu la révolution algérienne.

C’est le mérite de Kristin Ross de mettre en lumière une source
aujourd’hui assez oubliée du mouvement d’idées qui alimenta Mai 68 : l’anticolonialisme, et plus particulièrement celui des opposants
actifs à la guerre d’Algérie, le réseau Jeanson de soutien au FLN, par
exemple. Ils furent fort peu nombreux, et payèrent souvent un prix
élevé. Dans les années 1960 ils animèrent la revue Révolution ! et
firent connaître les thèses par lesquelles le PC chinois s’opposait au
PC soviétique, thèses qui le faisaient apparaître comme un soutien
réel des peuples colonisés, ce que les soviétiques ne pouvaient plus
guère prétendre être : c’est par ce canal et pour suivre cet exemple
que personnellement je devins maoïste. Tout cela se révéla quelques
années plus tard comme un leurre, est-il peut-être besoin de dire pour de jeunes lecteurs.

La régénération du marxisme sous l’égide de Louis Althusser ou de Léon Trotsky, l’encerclement de l’impérialisme par la zone des tempêtes révolutionnaires (le tiers-monde) selon les théories de la guerre du peuple de Mao, l’auto-gestion par les conseils ouvriers, et les versions un peu atténuées ou moins déraisonnables de tout cela qui se retrouvaient à l’UNEF ou au PSU : on était quand même souvent très loin de « Jouir sans entraves », « Prenez vos désirs pour des réalités » et « Sous les pavés la plage », qui semblent aujourd’hui résumer Mai 68 dans certaines représentations populaires. Alain Besançon, dans un article récent de Commentaire nourri de notes anciennes, note avec justesse que les discours produits à l’époque par le mouvement en rendent très mal compte, et que ceux qui étaient les plus structurés et qui ont donc eu tendance à mieux survivre étaient d’inspiration marxiste-léniniste, justement.

Revenons à la jeune Virginie et à ses parents : après le
marxisme-léninisme pur et dur, puis l’établissement, vinrent les
années 1970 et la libération des mœurs, mais ces fluctuations
idéologiques n’eurent guère d’influence sur le sort des enfants.
Leurs parents consacraient leur vie à une cause, éventuellement
changeante, les enfants n’avaient qu’à suivre. Tous ses contemporains qu’elle a interviewés sont unanimes : leurs parents avaient des choses à faire plus importantes que de s’occuper d’eux. Que ce soit pour des réunions de cellule ou pour des orgies « libératrices », les enfants étaient dans leur coin en attendant que cela se passe.

Un autre point qui revient souvent : il était obligatoire d’être
excellent élève, les notes médiocres étaient impensables, mais tout en
ayant bien conscience du fait qu’il était interdit de tirer le moindre
profit social ou professionnel de cette excellence, et que tant les
professeurs que les parents souvent aisés des condisciples, puisque
tout cela se passait dans les meilleurs établissements de la rive
gauche, étaient des ennemis de classe.

En lisant ce livre, ma compagne a attiré mon attention sur la
ressemblance entre certains traits de ces ambiances familiales et les
récits que je lui faisais de ma propre enfance, ce que je n’avais pas
remarqué. Mes parents n’étaient pas maoïstes, mais communistes, ils avaient été résistants, et au moins dans notre prime jeunesse leur
militantisme pour un changement radical de société, qu’ils pensaient
imminent, tenait dans leur vie une place primordiale, ce qui ne veut
pas dire qu’ils ne s’occupaient pas de nous, leurs enfants, mais que
ces soins étaient très orientés. J’ai su ainsi très tôt que deux
facultés m’étaient interdites parce qu’elles menaient à des carrières
infamantes car lucratives : le Droit et la Médecine.

Un autre point commun était le désintérêt pour la nourriture : si
Robert Linhart nourrissait ses enfants chez « Tout cuit », ma propre
famille a découvert le Ketchup avec au moins trente-cinq ans d’avance sur le reste de la population de notre province reculée. Il avait été introduit par une sœur de ma mère, petite-bourgeoise, commerçante, « pas au parti », mais parisienne, qui nous l’amenait de chez Fauchon, seule boutique qui en vendait à l’époque. Il accommodait nos coquillettes. Et comme les enfants de gauchistes, j’ai réagi en consacrant quelques années aux livres de recettes des Troisgros ou de Madame Saint-Ange et à la visite des crus classés du Bordelais. Ma tante amenait aussi un « poison idéologique » qui allait beaucoup m’aider à m’éloigner du communisme : Elle, surtout le courrier du cœur de Marcelle Ségal.

Parmi les personnages de Virginie Linhart, nombreux sont juifs. Rien
d’étonnant : les idéologies universalistes ont toujours exercé un
grand attrait sur les Juifs, pour des raisons analysées par de
nombreux auteurs, et somme toute faciles à comprendre. Bien sûr,
pendant la période militante, cette appartenance était largement
passée sous silence, refoulée voire déniée, et c’était sans doute plus
ou moins consciemment un des buts poursuivis, au prix bien sûr d’un retour fracassant de la judéité après l’effondrement idéologique. Le repli identitaire souffla en rafales, l’exemple le plus frappant en fut celui de Benny Lévy, frère de l’un des deux Égyptiens qui signent leurs livres du pseudonyme de Mahmoud Hussein, rival de Robert
Linhart à la tête de la Gauche prolétarienne, puis secrétaire de
Sartre pour finir fondateur d’une yeshiva lévinassienne à Jérusalem.

Pour mon compte j’ai eu la chance de faire la rencontre et de devenir
l’ami d’un homme remarquable, ex-établi de l’UJC(ml), grâce auquel
j’ai pu comprendre (à temps) qu’il était possible d’assumer le fait
d’être juif sans en endosser les aspects religieux ni approuver les
injustices commises par Israël à l’égard des Palestiniens. Nous nous
retrouvions au sein d’un petit cercle de réflexion, où nous avions
d’ailleurs essayé d’attirer Robert Linhart, en vain. Éric Panijel
est mort en 1977.

La lecture du livre de Virginie Linhart m’a laissé assez mélancolique :
quel gâchis, ces vies détruites, ces talents gâchés... Devons-nous,
nous les anciens gauchistes, nous considérer comme comptables de ces dégâts, en faire notre autocritique, comme Alain Besançon ou Edgar Morin ont fait la leur à la sortie du communisme ? La question mérite au moins d’être posée.



pucePlan du site puceContact puceMentions légales puceEspace rédacteurs pucesquelette puce

RSS

2004-2017 © Blog de Laurent Bloch - Tous droits réservés
Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.86.44