Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Le jour où mon père s’est tu de Virginie Linhart
La parole de la fille dans le silence du père
Article mis en ligne le 7 juillet 2008
dernière modification le 14 avril 2018
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Licence : CC by-nd

Virginie Linhart, fille de Robert Linhart, un des fondateurs en 1966 puis dirigeant de l’Union des Jeunesses communistes marxistes-léninistes ou UJC (ml), forma le projet d’écrire un livre où elle aurait retracé la démarche et les entreprises de son père et de ses camarades, et aussi raconté leurs échecs, leurs déceptions, l’effondrement de Robert. Ce projet, dès la tentative de sa mise en œuvre, dévia vers un autre récit, qui s’imposa à l’auteur : celui des rencontres avec les enfants des camarades de Robert, et de la confrontation de leurs souvenirs d’enfance avec ceux de Virginie, devenue personnage de son livre.

Ce livre, il ne m’inspirait guère envie de le lire : mes rares rencontres avec Robert Linhart m’avaient laissé une totale absence de nostalgie. Il m’était difficile d’y penser sans les rapporter à mes propres expériences de maoïste subalterne, réparties en deux périodes : de 1966 à 1970 dans un groupuscule assez ringard mais plutôt chaleureux, d’où aujourd’hui encore je conserve quelques amitiés, et de 1970 à 1972 avec les petits camarades de Linhart, et ceux-là, je dois dire que lorsque je les croise dans la rue j’ai plutôt tendance à changer de trottoir. Ils étaient certes brillants. Leurs principales vertus morales étaient l’arrogance, le terrorisme intellectuel, l’absence de respect pour les gens.

Finalement la libraire, qui doit bien être de la génération de l’auteur, et qui est peut-être passée par des expériences similaires, réussit à me convaincre, grâces lui en soient rendues. Le livre de Virginie Linhart, outre d’être émouvant mais aussi par moments drôle, m’a appris pas mal de choses utiles, notamment sur mon propre compte.

Dans la mémoire collective et journalistique, les groupes maoïstes (et aussi trotskystes, de sensibilité assez différente mais également groupusculaires et paléo-marxistes) sont identifiés au mouvement de mai 1968 : c’est très approximatif. S’ils ont participé, avec d’autres, à l’effervescence qui a fini par engendrer mai 68, ils ne l’ont ni dirigé ni inspiré. On pourra à cet égard rapprocher avec profit le livre de Virginie Linhart du recueil de textes d’époque de Cornélius Castoriadis, Edgar Morin et Claude Lefort, La Brèche, et de celui de l’universitaire américaine Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures.

Ces groupes étaient partisans d’un retour au marxisme « authentique », du passé, qu’il soit de Staline, de Trotsky ou de Mao ne change que des détails dogmatiques, et quand apparut le mouvement étudiant, ils furent contre, furieusement contre. Qu’ils se soient ensuite employés à le récupérer de diverses façons est une autre histoire, mais le désarroi de Robert Linhart face à cet événement très surprenant, s’il fut paroxystique, n’était pas isolé, nous étions tous dans le même cas : selon nos dogmes, ce mouvement petit-bourgeois sans direction de la classe ouvrière ne pouvait être que réactionnaire. En même temps, la foule était dans la rue, le parti communiste, qui nous barrait l’accès à la classe ouvrière, était encore plus déstabilisé que nous, il ne fallait pas rater l’occasion de participer au mouvement de masse, mais ce fut en tant que suiveurs plus que comme meneurs. Raymond Marcellin nous fit trop d’honneur quelques mois plus tard en nous pourchassant, ainsi que Raymond Aron en envisageant parmi les causes possibles de l’extension du mouvement aux usines l’action souterraine de « cellules chinoises ».

Les mois et les années suivants virent diverses tentatives de prolongation ou de récupération. De toutes ces entreprises, une des plus courageuses et des plus honnêtes, sinon des plus réalistes, fut sans doute celle où s’engagèrent Linhart et quelques autres : ils s’établirent, c’est-à-dire qu’ils partirent travailler en usine. Il a raconté son expérience dans un livre au succès mérité, l’Établi. J’ai personnellement connu plusieurs établis : peu en sont sortis indemnes, plusieurs ne s’en sont jamais relevés. Comme Virginie Linhart le note, et peut-être aurait-elle pu approfondir un peu plus ce point, ceux qui avaient pris la précaution de passer l’agrégation ou tout au moins d’entrer à Normale avant, ou qui étaient issus de familles riches, que ce soit de capital économique ou social, s’en sont mieux tirés que les plus jeunes, les moins diplômés, les provinciaux sans relations, dont beaucoup se sont enfoncés durablement dans une vie d’expédients.

Je ne saurais prétendre énoncer ici la teneur d’un mouvement si vaste, si diffus et si varié que Mai 68, mais disons que dans son courant principal, libertaire, anti-autoritaire et culturel, si l’on veut chercher des précurseurs, c’est plutôt du côté de l’Internationale situationniste et d’autres exutoires du surréalisme qu’il faut chercher. La loi Neuwirth qui libéralisait la contraception, l’activisme des militantes du Planning familial participaient sans doute au bouillon de culture au même titre qu’une effervescence politique qui ne concernait que de tout petits noyaux étudiants et d’encore plus petits cénacles d’exclus du PC, généralement pour le motif d’avoir vraiment soutenu la révolution algérienne.

C’est le mérite de Kristin Ross de mettre en lumière une source aujourd’hui assez oubliée du mouvement d’idées qui alimenta Mai 68 : l’anticolonialisme, et plus particulièrement celui des opposants actifs à la guerre d’Algérie, le réseau Jeanson de soutien au FLN, par exemple. Ils furent fort peu nombreux, et payèrent souvent un prix élevé. Dans les années 1960 ils animèrent la revue Révolution ! et firent connaître les thèses par lesquelles le PC chinois s’opposait au PC soviétique, thèses qui le faisaient apparaître comme un soutien réel des peuples colonisés, ce que les soviétiques ne pouvaient plus guère prétendre être : c’est par ce canal et pour suivre cet exemple que personnellement je devins maoïste. Tout cela se révéla quelques années plus tard comme un leurre, est-il peut-être besoin de dire pour de jeunes lecteurs.

La régénération du marxisme sous l’égide de Louis Althusser ou de Léon Trotsky, l’encerclement de l’impérialisme par la zone des tempêtes révolutionnaires (le tiers-monde) selon les théories de la guerre du peuple de Mao, l’auto-gestion par les conseils ouvriers, et les versions un peu atténuées ou moins déraisonnables de tout cela qui se retrouvaient à l’UNEF ou au PSU : on était quand même souvent très loin de « Jouir sans entraves », « Prenez vos désirs pour des réalités » et « Sous les pavés la plage », qui semblent aujourd’hui résumer Mai 68 dans certaines représentations populaires. Alain Besançon, dans un article récent de Commentaire nourri de notes anciennes, note avec justesse que les discours produits à l’époque par le mouvement en rendent très mal compte, et que ceux qui étaient les plus structurés et qui ont donc eu tendance à mieux survivre étaient d’inspiration marxiste-léniniste, justement.

Revenons à la jeune Virginie et à ses parents : après le marxisme-léninisme pur et dur, puis l’établissement, vinrent les années 1970 et la libération des mœurs, mais ces fluctuations idéologiques n’eurent guère d’influence sur le sort des enfants. Leurs parents consacraient leur vie à une cause, éventuellement changeante, les enfants n’avaient qu’à suivre. Tous ses contemporains qu’elle a interviewés sont unanimes : leurs parents avaient des choses à faire plus importantes que de s’occuper d’eux. Que ce soit pour des réunions de cellule ou pour des orgies « libératrices », les enfants étaient dans leur coin en attendant que cela se passe.

Un autre point qui revient souvent : il était obligatoire d’être excellent élève, les notes médiocres étaient impensables, mais tout en ayant bien conscience du fait qu’il était interdit de tirer le moindre profit social ou professionnel de cette excellence, et que tant les professeurs que les parents souvent aisés des condisciples, puisque tout cela se passait dans les meilleurs établissements de la rive gauche, étaient des ennemis de classe.

En lisant ce livre, ma compagne a attiré mon attention sur la ressemblance entre certains traits de ces ambiances familiales et les récits que je lui faisais de ma propre enfance, ce que je n’avais pas remarqué. Mes parents n’étaient pas maoïstes, mais communistes, ils avaient été résistants, et au moins dans notre prime jeunesse leur militantisme pour un changement radical de société, qu’ils pensaient imminent, tenait dans leur vie une place primordiale, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne s’occupaient pas de nous, leurs enfants, mais que ces soins étaient très orientés. J’ai su ainsi très tôt que deux facultés m’étaient interdites parce qu’elles menaient à des carrières infamantes car lucratives : le Droit et la Médecine.

Un autre point commun était le désintérêt pour la nourriture : si Robert Linhart nourrissait ses enfants chez « Tout cuit », ma propre famille a découvert le Ketchup avec au moins trente-cinq ans d’avance sur le reste de la population de notre province reculée. Il avait été introduit par une sœur de ma mère, petite-bourgeoise, commerçante, « pas au parti », mais parisienne, qui nous l’amenait de chez Fauchon, seule boutique qui en vendait à l’époque. Il accommodait nos coquillettes. Et comme les enfants de gauchistes, j’ai réagi en consacrant quelques années aux livres de recettes des Troisgros ou de Madame Saint-Ange et à la visite des crus classés du Bordelais. Ma tante amenait aussi un « poison idéologique » qui allait beaucoup m’aider à m’éloigner du communisme : Elle, surtout le courrier du cœur de Marcelle Ségal.

Parmi les personnages de Virginie Linhart, nombreux sont juifs. Rien d’étonnant : les idéologies universalistes ont toujours exercé un grand attrait sur les Juifs, pour des raisons analysées par de nombreux auteurs, et somme toute faciles à comprendre. Bien sûr, pendant la période militante, cette appartenance était largement passée sous silence, refoulée voire déniée, et c’était sans doute plus ou moins consciemment un des buts poursuivis, au prix bien sûr d’un retour fracassant de la judéité après l’effondrement idéologique. Le repli identitaire souffla en rafales, l’exemple le plus frappant en fut celui de Benny Lévy, frère de l’un des deux Égyptiens qui signent leurs livres du pseudonyme de Mahmoud Hussein, rival de Robert Linhart à la tête de la Gauche prolétarienne, puis secrétaire de Sartre pour finir fondateur d’une yeshiva lévinassienne à Jérusalem.

Pour mon compte j’ai eu la chance de faire la rencontre et de devenir l’ami d’un homme remarquable, ex-établi de l’UJC(ml), grâce auquel j’ai pu comprendre (à temps) qu’il était possible d’assumer le fait d’être juif sans en endosser les aspects religieux ni approuver les injustices commises par Israël à l’égard des Palestiniens. Nous nous retrouvions au sein d’un petit cercle de réflexion, où nous avions d’ailleurs essayé d’attirer Robert Linhart, en vain. Éric Panijel est mort en 1977.

La lecture du livre de Virginie Linhart m’a laissé assez mélancolique : quel gâchis, ces vies détruites, ces talents gâchés... Devons-nous, nous les anciens gauchistes, nous considérer comme comptables de ces dégâts, en faire notre autocritique, comme Alain Besançon ou Edgar Morin ont fait la leur à la sortie du communisme ? La question mérite au moins d’être posée.


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Le jour où mon père s’est tu de Virginie Linhart
Laurent Bloch - le 14 août 2008

Merci de cette information sur les activités actuelles de Robert Linhart : il enseigne donc au sein du département Philosophie de l’université Paris 8. Je ne doute pas un seul instant qu’il ait des choses intéressantes à dire.

Au sujet de l’éventuel noyautage par la police : cela a sans doute existé, mais moins que ne pouvait le donner à croire la paranoïa de l’époque. Cette paranoïa était un vestige du léninisme, sa fonction était de justifier des purges. L’idée de noyautage était moins utile à la police qu’aux aparatchiks de tous bords et de tous rangs. Si la police voulait vraiment savoir ce qui se passait dans telle ou telle organisation, ce n’était pas bien difficile. Ceux qui prenaient des mesures de sécurité étaient des bureaucrates inoffensifs, ceux qui risquaient de passer à l’acte étaient tellement folkloriques que l’on pouvait tout savoir.

Robert Linhart ne parle pas : il enseigne
LEMOINE - le 10 août 2008

J’ai fait la connaissance de Robert Linhart il y a moins d’un an. Je ne savais rien de lui. Je n’ai gardé qu’un souvenir confus de la période où, membre de l’UEC, je luttais contre ces prétendus « nouveaux partisans » et leur violence brouillonne et mal dirigée.
Je n’ai vu que de loin les dirigeants de la GP. Je me souviens d’une organisation complètement noyautée par les flics et tellement facile à pénétrer que chacun y avait une taupe ! Des dirigeants je ne n’avais retenu que leur immense naïveté.

L’homme que j’ai rencontré est à l’opposé de ce que j’aurais imaginé : courtois et discret, attentif et ouvert. Il est l’image même de la tolérance, de l’ouverture d’esprit, de l’attention aux plus pauvres. Il n’est ni violent ni naïf mais intelligent. Il parle peu, c’est vrai, mais sait écouter.

Je ne sais pas ce que Robert Linhart disait quand il « parlait ». Mais je peux témoigner qu’il fait aujourd’hui mieux que parler : il enseigne. Il ne fait pas seulement passer des idées, il vous les fait découvrir et il vous donne l’envie d’aller plus loin, de lire plus, de comprendre.

Robert Linhart a plus à dire sur les années 70 que tous ceux qui ont écrit jusqu’à présent. J’espère qu’il prendra la plume car je sais qu’il pourra en peu de pages, dans un style éblouissant, produire la meilleure analyse de cette période.

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