Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Le mystère français
Un livre d’Hervé Le Bras et Emmanuel Todd
Article mis en ligne le 17 avril 2013
dernière modification le 18 janvier 2014

par Laurent Bloch
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 Optimistes contre vents et marées

Ce qui est bien avec Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, c’est qu’ils sont optimistes. Leur livre de 1981 L’invention de la France (réédité et mis à jour en 2012) donnait de la société française et de ses évolutions un tableau bien éloigné du catastrophisme de l’époque (on était deux ans après le second choc pétrolier). Leur nouvel ouvrage Le mystère français (au Seuil dans la collection de la République des idées) ne prend pas part au déclinisme contemporain, ce qui montre en outre que l’âge ne conduit pas fatalement au pessimisme. Cet optimisme repose sur l’analyse de phénomènes de longue durée, par opposition à des événements conjoncturels moins encourageants.

Ce nouveau livre, selon une méthode, toujours novatrice, analogue à celle du précédent, propose une analyse de la société française au moyen de cent vingt cartes qui illustrent la répartition territoriale de variables démographiques, anthropologiques, sociologiques, économiques ou politiques. Même si l’on peut ne pas être d’accord avec l’analyse qui en est proposée, on peut faire son profit des cartes, qui sont établies selon des méthodes très rigoureuses, j’y reviendrai.

Pendant les trente ans qui séparent les deux livres, la société française s’est transformée de façon spectaculaire : le vote communiste est passé de 18% de l’électorat à 2 ou 3%, le vote Front National est passé de 0,2% à 18%, sans pour autant que l’un ait remplacé l’autre (les cartes du livre prouvent cette disjonction). Le catholicisme s’éteint, les naissances hors-mariage deviennent la règle, le niveau de vie moyen a considérablement augmenté mais le chômage aussi.

 La société française est particulièrement hétérogène

L’idée directrice des deux auteurs est que la population de la France est variée dans ses caractères anthropologiques, tels que les coutumes de mariage, de succession, de cohabitation des générations successives, qui remontent à des temps très anciens, et que les caractères sociologiques ou politiques, plus mobiles, varient dans le temps au gré des circonstances historiques pour finalement converger vers leur ancrage anthropologique de destination.

Sans prétendre résumer les analyses du livre, disons que les structures familiales nucléaires (habitent sous le même toit parents et enfants, à l’exclusion des grands parents, oncles et tantes, etc.) et égalitaires (l’héritage est partagé entre tous les enfants) du Bassin Parisien ont soutenu les idées de liberté, égalité et fraternité à l’époque révolutionnaire et favorisé le déclin de la pratique religieuse, mais qu’à notre époque d’extinction de la religion et de bouleversement économique les structures familiales complexes de Bretagne ou du Sud-Ouest offrent sans doute plus de protection aux adultes et plus de soutien éducatif aux enfants. D’ailleurs la religion s’éteint en surface mais continue sous la cendre, ce que nos auteurs apellent le « catholicisme-zombie », dont l’influence souterraine est bien réelle. L’habitat groupé ou dispersé a aussi son influence sur la vie sociale, et il est possible d’établir des corrélations statistiques significatives entre de tels phénomènes et des cartes de résultats électoraux ou de réussite scolaire.

L’émancipation féminine est un événement massif qui court tout au long du XXe siècle et qui n’est pas terminé, avec ses variations régionales et son influence propre sur la politique et, bien sûr, sur le niveau d’études.

 Une nouvelle classe moyenne angoissée par le bouleversement éducatif

Le paysage éducatif du pays a aussi été bouleversé : à partir du XVIIIe siècle, c’est par le Nord-Est que la France s’est alphabétisée, mais aujourd’hui ce sont les périphéries méridionale et occidentale qui ont les meilleurs résultats au bac, avec bien sûr la région parisienne, qui attire les diplômés et rejette ceux qui ne peuvent résister à son marché immobilier.

La pyramide éducative s’est renversée : jusqu’au milieu du XXe siècle, une toute petite minorité faisait des études supérieures, la majorité de la population avait le niveau du certificat d’études primaires ou moins. Aujourd’hui, 48% d’une classe d’âge accède au bac général ou au-dessus, 12% n’ont que le certificat d’études ou aucun diplôme. Les 40% intermédiaires, titulaires du brevet, d’un CAP, d’un BEP ou d’un bac pro ou technique, constituent une « classe moyenne technique », qui se sent rejetée, peu reconnue, habitée par la peur de retomber (eux ou leurs enfants) dans la catégorie des sans-diplômes. Ce sont aussi les membres de cette catégorie intermédiaire qui habitent les périphéries urbaines éloignées, où ils sont soumis à des trajets domicile-travail calamiteux et à la désertification culturelle, qui renforcent l’angoisse sociale.

 La métamorphose du FN

Ce livre met en lumière une évolution politique peu observée : la base électorale du Front National a changé. À sa création il était essentiellement un mouvement « antiégalitaire, anticommuniste, antisémite et antiarabe » (p. 299), et recueillait un électorat au diapason de son idéologie. Au fil des années il a regroupé des électeurs de milieux populaires ou de la classe moyenne taraudés par des angoisses d’origines variées : l’immigration et la délinquance étaient les leitmotivs les plus fréquents. Le problème est qu’avec l’accentuation de la crise les facteurs anxiogènes qui frappent ces catégories sociales se sont déplacés : ce sont désormais surtout le chômage, l’emploi, le niveau de vie. La corrélation entre le vote FN et la présence d’immigrés, qui était forte jusqu’au milieu des années 1990, n’a cessé de baisser depuis, pour atteindre aujourd’hui une valeur négligeable. Or la direction du mouvement est restée ancrée dans son idéologie d’origine, ce qui instaure avec les préoccupations de son électorat une distorsion qui n’ira pas sans lui poser quelques problèmes au fil du temps.

 Des méthodes scientifiques novatrices

Il est heureux qu’après cette parenthèse de trente ans ces auteurs aient recommencé à travailler ensemble, parce que leurs talents sont vraiment complémentaires : Le Bras, en sus d’une vaste culture historique, jongle avec les méthodes statistiques les plus complexes et écrit les programmes informatiques, Todd passe ses journées et ses nuits dans les annuaires statistiques de tous les pays de la planète pour en extraire des hypothèses anthropologiques. En 1976 il publie La Chute finale — Essai sur la décomposition de la sphère soviétique qui annonce, sur la base d’une analyse démographique, l’effondrement de l’URSS : les experts ricanent, ils ricaneront moins à la chute du mur de Berlin. En 2002 il récidive avec Après l’empire — Essai sur la décomposition du système américain, où il prédit les effets délétères de l’endettement américain, avec les mêmes réactions et la même confirmation par les faits quelques années plus tard.

Nous ne saurions en effet confondre nos auteurs avec certains experts médiatiques à la démarche plus superficielle. Il se trouve que j’ai été pendant plusieurs années leur collègue à l’INED, de 1981 à 1988, et que je les ai vus travailler. Depuis cette époque et même avant, Le Bras écrit toujours lui-même ses programmes, toujours en Fortran. La libération des données de l’IGN lui a permis d’augmenter la finesse de ses analyses en passant du niveau départemental au niveau communal. Adepte créatif de la sémiologie graphique de Jacques Bertin, il combine des méthodes statistiques, dont il possède une vaste palette, à des techniques graphiques rigoureuses. Il génère (sous Linux) des fichiers au format SVG qu’il peut reprendre dans un logiciel graphique pour fournir à l’éditeur des cartes prêtes pour l’impression. Cette façon autonome de procéder lui donne, outre la maîtrise complète de son appareillage scientifique, une familiarité incomparable avec les données et les sources, familiarité qu’il partage avec son co-auteur ainsi qu’éventuellement avec d’autres chercheurs, puisque chaque hypothèse formulée au gré de l’inspiration peut être testée directement et immédiatement, le résultat s’affiche à l’écran et la discussion commence. Évidemment, cette possibilité d’interaction immédiate est le résultat d’années de travail. J’ai moi-même eu la chance d’assister à de telles explications de cartes, au rez-de-chaussée de l’INED, où les passants de la rue du Commandeur pouvaient voir Hervé Le Bras au travail devant son écran.

 Commentaires des lecteurs

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Le mystère français
Laurent Bloch - le 24 avril 2013

@Jean Rohmer : incidemment, Hervé Le Bras sort des Grandes Écoles (X), mais ne recule pas devant l’idée de l’abolition de leur système.

Le mystère français
Jean Rohmer - le 23 avril 2013

Merci de ce témoignage. Voilà le vrai "BIG DATA" ! Indépendamment du contenu -qui nous intéresse tous-, cette manière profonde de traiter l’information est à mettre en contraste avec les actuels discours du "cliquez, nous ferons le reste". Et un formidable exemple pour valoriser "la programmation" : ainsi il existe au moins un programmeur qui passe à la télé ! Heureusement pour lui, personne ne le sait. Voir http://plexus-logos-calx.blogspot.fr/2010/02/a0068-ich-bin-ein-programmer.html

"Ne dites pas à mon patron que je sais programmer, il croit que je sors des Grandes Ecoles" !

Le mystère français
Pamart jean-luc - le 21 avril 2013

Bonjour

Vraiment intéressant cette façon de travailler : une multi compétence, des données du domaine public, une vraie collaboration, des outils open sources, une fourniture numérique à l’éditeur, et certainement, du talent.
Une vraie petite entreprise à eux deux !

Pour aller plus loin, un site interactif où chacun pourrait "jouer" avec les données en liaison avec les cartes ?

Vive les passionnés talentueux !

Cordialement



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