Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Un livre de Daniel Sibony
Le « racisme », une haine identitaire
Article mis en ligne le 3 janvier 2009
dernière modification le 11 avril 2017

par Laurent Bloch
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Daniel Sibony, nous apprend son site, est né à Marrakech ; de langue maternelle arabe et de culture hébreue, il soutint une thèse en mathématiques et les enseigna, avant de devenir psychanalyste, philosophe et écrivain.

Ce petit volume de la collection de poche Points - Essais du Seuil date de 2001, et il reprend en les remaniant des textes déjà publiés chez Christian Bourgois, certains dès 1988, sans préjudice de l’apparition de certains thèmes (comme « l’affect “ratial” ») dans la Haine du désir que j’avais lue en 1978, et dans un autre recueil dès 1974. C’est dire que ma lecture est tardive, mais le sujet de ce livre n’est ni périmé ni menacé de péremption.

Disons d’emblée que je n’adhère pas à tous les écrits de Daniel Sibony, certains me sont tombés des mains, pas d’ennui, et de même certains passages de celui-ci, j’y reviendrai, ne me semblent pas justifiés.

Mais si vous êtes comme moi un peu las d’entendre dans les dîners en ville la répétition de la non-idée selon laquelle le racisme serait une invention des capitalistes perfides pour détourner le ressentiment des masses appauvries sur un bouc émissaire, et en plus l’attribution de ce truisme à Marx, à qui cette justice doit être rendue qu’il n’a jamais proféré de telles âneries, en surface seulement rationnelles et logiques, alors procurez-vous ce livre, vous y trouverez des hypothèses un peu plus stimulantes pour élucider une réalité à laquelle il est vain d’espérer échapper.

Pourquoi ces guillemets autour du mot « racisme » ? Il faudra aller jusqu’à la page 285 pour le savoir : « ce qu’on appelle “racisme” a remporté sur nous une vraie victoire puisqu’il nous force à parler sous ce nom de choses qui sont sans rapport avec la race. »

À ce terme trompeur, Sibony substitue la locution « haine identitaire », qui porte déjà le programme de ses hypothèses. Sa démarche est inspirée de son expérience de psychanalyste : il repère des jeux de langage, des décalages dans la pensée, les actes, les sentiments, les passions, qui révèlent des haines, des phobies, des frustrations. En effet, l’analyse des attitudes, comportements, opinions et pensées explicites laisse intacte l’énigme du « racisme », et c’est bien du côté de l’inconscient, du mythe, qu’il faut aller voir.

La haine identitaire est une maladie de l’être : celui qui en est atteint, se sent victime du vol de son être ; sans doute parce que cet être est fragile, lacunaire, il faut en rafistoler les morceaux qui manquent, et plus le voleur supposé est semblable, plus le vol est prouvé.

Ces ramifications de la haine identitaire dans les tréfonds de l’inconscient des individus et de la mémoire collective des sociétés la dissimulent à l’observation superficielle : « ce qui lie un groupe c’est qu’il se tait sans le savoir sur la même chose... Autour de ce point de silence travaille la fonction de l’exclusion : si un membre du groupe évoque ou réveille un point de silence, il tombe sous le coup de cette fonction d’exclusion. » (pp. 235-236). C’est sans doute par cela que le « racisme » se distingue des querelles de clocher ou des formes ordinaires d’ostracisme ou de xénophobie.

Le « haineux identitaire » attribue toujours à l’objet de sa haine quelque pouvoir ou faculté surnaturelle, qui le menace.

« Le mépris de l’autre — de ce qu’il est, de sa culture... — vise à combattre le risque qu’il ait du prix. Donc il en a. » (p. 16).

« Le “racisme”, c’est l’exclusion haineuse. On croit le réfuter en mettant le phobique-haineux en contradiction avec lui-même ; il en sera si secoué qu’il devra regagner la voie de la raison. Or la peur et la haine c’est ce qui lui sert à combler les trous de la raison. » (p. 20).

« À ceux qui ne “comprennent” pas d’où viennent ces haines identitaires, ces “racismes”, on peut donner un exercice : observez une famille, la vôtre peut-être, de l’intérieur ; voyez comment certains membres butent sur une épreuve difficile ; ils lèvent les yeux et voient celui qui a passé, plus ou moins, et qui semble hors d’atteinte ; alors c’est le déclic, l’impasse : haine et jalousie, comme s’il avait “volé” la passe, le mot de passe. Ils font l’impasse sur lui et lui en veulent pour ça ; ils lui reprochent tout ce qui fait mal ; y compris la mort du père, devenue un meurtre... » (p. 23).

La haine identitaire « n’est pas une haine de la différence, ni de la ressemblance. C’est l’horreur de la différence quand elle revient au même ; et l’horreur de voir le même devenir différent. » (p. 286).

La haine identitaire témoigne de tentatives ratées pour échapper à des impasses d’ordre symbolique : c’est là que le génocide nazi est unique, comme tentative de supprimer un nom, juif, « un bout de langage, un lien symbolique », en détruisant les corps de tous les humains qui répondaient à ce nom, puis en détruisant les traces de cette destruction.

Sibony cite le film de Spielberg Les Aventuriers de l’arche perdue : les nazis veulent à tout prix se procurer l’Arche d’alliance qui contient l’exemplaire original de la Loi (par ailleurs disponible dans toutes les bonnes librairies), pour grâce à lui s’attribuer le pouvoir extraordinaire supposé des Juifs (p. 153). L’intuition du scénariste rejoint l’analyse : « l’idée d’achever [les Juifs] accompagne le fantasme de détenir enfin les secrets de la Loi et du Nom, d’un nom total enfin possédé. »

« Un groupe, surtout un peuple, ne “reçoit” pas les idées ou les nouvelles qui nient directement sa vie. Car il est la présence d’une pure affirmation de vie, inconsciente, identifiée au collectif. Il est là pour la vie, pour les gestes quotidiens de la vie, affirmant à l’infini son être-là. S’il apprend d’un jour à l’autre qu’il va mourir comme peuple, que nulle aide n’est à attendre d’ailleurs, sinon l’aide sporadique concernant des individus, il n’entend pas cette nouvelle. Non pas qu’il “ne veut pas l’entendre”, mais il n’a pas les moyens de l’entendre. » (pp. 165-166).

Le faussaire qui a rédigé le Protocole des Sages de Sion met dans la bouche des Juifs les horreurs qu’ils se proposeraient de fomenter contre les honnêtes chrétiens : il leur fait avouer leurs forfaits en parlant à leur place, en supposant que le lecteur naïf auquel ce texte était destiné aimerait entendre ces aveux « de la bouche même des “vrais coupables”. ... Il est clair que l’auteur d’un pareil faux se sent une merde, réduit à rien par l’existence de ceux qu’il “charge” » (pp. 37-38).

« Le “racisme” est la mesure du malheur ambiant, du malheur des autochtones dans leurs épreuves identitaires ; ou plutôt, il mesure leur degré d’immaturité devant l’épreuve. Tout ce qui peut les mûrir, face à leur destin, les aidera à le traverser, et donc à rencontrer l’autre. » (p. 323).

De ce livre qui réunit des textes écrits à diverses époques, tout ne m’a pas semblé également convaincant. Les parties constituées d’aphorismes numérotés m’ont semblé les meilleures, sans doute parce que cette forme canalise et endigue le flot d’associations libres du psychanalyste, pour le salut du lecteur. Sibony n’échappe pas toujours à un judéocentrisme qui m’a rendu illisible tel autre de ses livres (L’énigme antisémite) : si dans celui-ci ce travers n’est qu’épisodique, il lui inspire de mauvais procès contre Julia Kristeva (pp. 118 & sq.) et François Mauriac (pp. 208 & sq.). Pour Kristeva, s’il avait vraiment quelque chose à lui reprocher, il aurait dû la citer de façon plus scrupuleuse, au lieu de paraphrases rapides qui ne prouvent rien et qui apparaissent finalement comme des procès d’intention. Quant à son argument contre Mauriac, il est de pure mauvaise foi, et il tombe sous le coup du reproche qu’il adresse souvent à ses adversaires, la fausse citation où il parle à la place de l’Autre pour lui faire tenir des propos condamnables.

D’autres passages me semblent arbitraires. Ainsi selon Sibony, paradoxalement en apparence, un Africain serait sans doute moins exposé au « racisme » s’il est ouvrier spécialisé que s’il s’apprête à occuper des places « en principe » réservées aux autochtones (p. 256) : peut-être faudrait-il plutôt dire que dans la seconde situation il sera exposé à des manifestations plus subtiles et plus perverses de la même haine, parce qu’enfin les Arabes et les Africains assassinés par des racistes sont plutôt de la première catégorie.

Ces réserves sont graves et jettent une ombre sur l’ensemble, néanmoins il y a dans ce livre suffisamment d’idées précieuses, éclairantes et rares pour ne pas se priver de sa lecture.


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