Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Le temps des immigrés par François Héran
Essai sur le destin de la population française
Article mis en ligne le 7 mars 2007
dernière modification le 10 mars 2007

par Laurent Bloch
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François Héran était jeune chercheur à l’Institut national
d’études démographiques (INED)
, dont il est
aujourd’hui le directeur, pendant les années passionnantes où j’y ai
travaillé de 1981 à 1988, séjour qui m’a procuré l’occasion
d’innombrables conversations dont je pense qu’elles devraient me
conférer un diplôme en sciences humaines, au moins un master I, tant
François nous faisait profiter ainsi d’une érudition aussi profonde
qu’étendue à des domaines variés, acquise grâce à une capacité de
lecture et d’assimilation de connaissances peu commune.

Cette profusion dans le savoir rend d’autant plus méritoire l’effort
de concision accompli pour son livre publié en janvier 2007 Le temps
des immigrés — Essai sur le destin de la population française
,
contraint au format de 110 pages de la collection La République
des idées
au Seuil.

L’avertissement en exergue signale que « cet essai s’appuie largement
sur les données élaborées en France et en Europe par les organismes de
la statistique publique et les instituts de recherche ». Pour la
France, les données émanent pour l’essentiel de l’INSEE, dont la
politique de publication misérable empêche le citoyen d’y avoir accès
librement sur le Web, comme il est de règle dans la plupart des pays
pour les données dont l’élaboration a déjà été financée par des fonds
publics. Le livre de François Héran vient donc combler en partie cette
lacune, d’autant plus regrettable pour un sujet qui suscite des
propos enflammés et extrêmes autant que mal informés.

Le propos du livre réfute justement avec pondération mais fermeté
toute thèse extrême sur l’immigration et toute tentation de politique
radicale en ce domaine. François Héran explique que les phénomènes
démographiques sont de longue durée, que leur effet se fait sentir
durant des décennies, et que de même leur inflexion ou leur inversion
éventuelle ne peut agir qu’à long terme. Sont réfutées également au
passage pas mal d’idées reçues.

Ainsi : les enquêtes d’opinion montrent que « nombre de Français sont
persuadés que leur pays est le premier pays d’Europe par l’intensité
des flux migratoires, alors que nous occupons plutôt le bas du tableau
européen. » Alors que l’Allemagne, la Suisse et le Luxembourg comptent
respectivement dans leur population 20%, 28% et 34% d’immigrés, le
chiffre pour la France n’est que 10% (en majorant lourdement par
précaution), par opposition aux 29% que s’imagine l’opinion moyenne.

Il est courant d’entendre un homme politique déclarer, pour s’en alarmer
ou s’en féliciter, que la fécondité exceptionnelle de la population
française (1,9 enfants par femme, à comparer à une moyenne européenne
de l’ordre de 1,5) serait le fait des immigrées : si les étrangères
vivant en France ont en moyenne 2,8 enfants chacune, les Françaises
en ont 1,8 ; les femmes étrangères ne font croître la fécondité
générale que de 0,1 enfant par femme, parce qu’elles représentent
seulement 11% des femmes en âge d’avoir des enfants.

La loi de 2006 sur l’immigration se propose de substituer
« l’immigration choisie » à « l’immigration subie » : François Héran
analyse les expériences du Canada, de l’Espagne, de l’Italie et de la
Suisse, qui tous ont voulu instaurer des quotas selon des critères
variés de nationalité et de qualification professionnelle, dont aucun
n’a atteint les objectifs visés, surtout pas la réduction des flux
migratoires. Par exemple, vouloir sélectionner une « immigration de
travail » et limiter « l’immigration familiale » conduit
inévitablement à refuser aux migrants le droit à une vie familiale, et
ceci est une violation d’un droit reconnu et imposé par diverses
législations, notamment européennes. Ces quatre pays ont aujourd’hui
des flux migratoires plus importants que la France.

La France est confrontée au vieillissement de sa population, alimenté
par trois phénomènes : l’allongement de l’espérance de vie, l’arrivée
à la vieillesse des générations abondantes du baby-boom, la diminution
de la natalité depuis le milieu des années 1970. Sa fécondité
relativement forte devrait lui permettre de voir sa population
continuer à croître, de 10 millions d’habitants d’ici 2050,
contrairement à ses voisins européens. Cette croissance ne sera
possible que par le double apport de l’immigration et de la fécondité
des femmes immigrées, qui contribuent aujourd’hui pour 12,3% aux
naissances enregistrées en France, ce qui représente 42% du solde
naturel (excédent des naissances sur les décès). Mais la France
n’échappera pas à son destin, avec ou sans migration, avec ou sans
encouragement de la fécondité, le vieillissement est inéluctable, les
courbes du livre sont éloquentes à ce sujet. Au début du
XXe siècle, il y avait en France, pour une personne de 65
ans ou plus, 8 personnes de 15 à 64 ans, aujourd’hui il y en a 4, il y
en aura 2 dans cinquante ans. Contrecarrer un phénomène aussi
massif demanderait le venue dans notre pays de dizaines de millions
d’immigrés, dont on peut se demander où on irait les chercher, au
risque de dépeupler leurs pays d’origine.

La fin du livre apporte une note d’ironie : l’auteur y conduit un
parallèle entre la politique d’immigration choisie et une hypothétique
politique de vieillissement choisi, par opposition au vieillissement
subi, qui submerge nos capacités d’accueil et notre seuil de
tolérance. Le vieillissement choisi jouerait sur l’espérance de vie
comme variable d’ajustement ; ces idées qui frôlent l’humour noir
empruntent à Christine Overall et à Régis Debray, dont l’essai
parodique Le Plan Vermeil : modeste proposition préconisait de
regrouper les vieux dans une région isolée au climat suffisamment rude
été comme hiver, mais néanmoins porteuse d’une tradition d’accueil des
réfugiés.

Lisez ce livre, il expose sous une forme synthétique et claire des
phénomènes dont seuls les démagogues peuvent faire croire qu’ils
sont simples et qu’ils relèvent de solutions expéditives. Les
immigrés sont ici et y resteront, et les opinions diverses et
variées à ce sujet n’auront guère de conséquences réelles.




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