Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Leszek Kołakowski : la force de la modération
Article mis en ligne le 30 septembre 2014
dernière modification le 2 octobre 2014

par Laurent Bloch
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Licence : CC by-nd

Leszek Kołakowski (1927-2009) était un philosophe polonais et un historien des idées, particulièrement du marxisme et du catholicisme, penseur tout à la fois élégant, subtil et profond. Il semble relativement méconnu en France, par exemple si l’on en juge par le laconisme (pour ne pas dire l’indigence) de l’article qui lui est consacré par Wikipédia en français ; il faut visiter la page en anglais pour en savoir un peu plus (je ne connais pas le polonais), et là on découvre pourquoi le monde intellectuel français l’ignore : après avoir dans sa jeunesse cédé à la séduction du communisme, il en a conçu les travers après un voyage en URSS, et en a produit une critique pénétrante et subtile dans son livre monumental Les Courants principaux du marxisme publié de 1976 à 1978 (le troisième volume n’a toujours pas été traduit en français, sans doute pour les mêmes raisons qui ont retardé de plus de vingt ans la traduction du Système totalitaire de Hannah Arendt). Entre temps il avait été chassé de l’université et contraint à l’exil, au Canada, aux États-Unis, puis en Angleterre. Il maîtrisait parfaitement l’anglais, le français, l’allemand, sans doute aussi le latin et le grec, et écrivait indifféremment en polonais ou dans ces langues.

Pour se faire une première idée de sa pensée (que je suis loin de bien connaître), on peut lire son credo politique Comment être « conservateur-libéral-socialiste » ?, qui commence ainsi : « Avancez vers l’arrière s’il vous plaît ! Telle est la traduction approximative d’une injonction que j’entendis un jour dans un tramway de Varsovie. Je propose d’en faire le mot d’ordre d’une puissante Internationale qui n’existera jamais. » En voici un court extrait :

« L’idée fixe de la Philosophie de Lumières ― à savoir que l’envie, la vanité, la cupidité et l’instinct d’agression ont toujours pour causes des institutions sociales défectueuses, et disparaîtront lorsque ces institutions auront été réformées ― n’est pas seulement tout à fait invraisemblable et contraire à l’expérience, mais extrêmement dangereuse. Comment toutes ces institutions ont-elles pu voir le jour si elles étaient tellement contraires à la nature profonde de l’homme ? Nourrir l’espoir que l’on pourra institutionnaliser la fraternité, l’amour, l’altruisme, c’est préparer à coup sûr l’avènement du despotisme. » [1]

En fait j’ai appris l’existence de Leszek Kołakowski grâce à la revue Commentaire, qui a publié beaucoup de ses articles, notamment dans son dernier numéro (à suivre dans le prochain) un inédit posthume : Jésus - Essai apologétique et sceptique, qui, par une approche indifférente au fait que l’on soit chrétien ou pas, replace de façon magistrale le rôle du personnage de Jésus au cœur de la morale de nos sociétés. Il suffit en effet de visiter n’importe quel musée d’Europe pour voir qu’il y a joué un rôle considérable. « Sans le pouvoir de nous sentir coupables, nous ne sommes plus capables de distinguer entre le bien et le mal. L’humanité qui ne saurait plus faire cette distinction se suiciderait. [...] Encore une naïveté ? Bien sûr, c’est une de ces naïvetés que les doctrines sérieuses, telle la philosophie du national-socialisme ou celle du communisme, rejettent. »

Un de ses livres porte un titre délicieux : Why is There Something Rather Than Nothing ? C’est assez caractéristique de l’auteur, du moins de ce que j’en ai lu : un ton léger et ironique pour aborder les sujets les plus sérieux, et mine de rien aller jusqu’en leur tréfonds. Puisse-t-il sortir en France de l’ombre où l’a relégué notre merveilleuse intelligentsia.

Notes :

[1Alain Finkielkraut, à une époque où il n’avait pas encore sombré dans des délires identitaires inspirés par l’émeute des banlieues de 2005, avait avancé une thèse qui semble inspirée par ce texte de Kołakowski dans une interview donnée à l’Express du 30 août 2004 : « Le progressisme, c’est l’idée que tout est politique, et qu’en effet on peut accéder à un monde meilleur par un bouleversement radical des institutions, par la révolution ou l’élimination des méchants. La phrase inaugurale du progressisme a été écrite par Jean-Jacques Rousseau : “Je hais la servitude comme la source de tous les maux du genre humain.” Le mal est donc une réalité politique ou économique, ce n’est plus un fait de nature. D’où cette mission inouïe assignée à la politique : en finir avec le mal. Nourrie de cette espérance, la gauche progressiste ne voulait pas voir les horreurs commises en son nom. Et quand elle les voyait et finissait par condamner le communisme soviétique, c’était pour reporter aussitôt son impatience messianique sur Cuba ou sur la Chine. La gauche antitotalitaire, à l’inverse, s’est inspirée de Soljenitsyne et des dissidents pour dénoncer non seulement l’écart entre l’idéal communiste et la réalité, mais aussi le danger d’un idéal d’éradication définitive du mal. »


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