Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Nocivité de l’agrégation
Un article de Fabrice Bouthillon dans Commentaire
Article mis en ligne le 25 avril 2012
dernière modification le 26 avril 2012

par Laurent Bloch
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 Sommaire-

Le numéro 137 de Commentaire consacre à l’Université
française un dossier qui vient s’ajouter aux articles de Jean-Claude Casanova, Philippe Raynaud, Robert Gary-Bobo, Alain Trannoy et Olivier Beaud dans Commentaire (numéros 117, 121, 127, 128 et 129) et à ceux d’Antoine Compagnon, Marcel Gauchet, Pierre Joliot et Jacques Mistral
dans le Débat (numéro 156). Quand il aura lu tout cela, nul doute
que le futur ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche
saura quoi faire pour entamer le redressement de l’Université.

 Compte-rendu

Fabrice Bouthillon est un des auteurs les plus jubilatoires de
Commentaire, j’attends toujours ses articles avec impatience. Sa
contribution au présent dossier s’intitule Nocivité de
l’agrégation
. Naturellement, il doit commencer par parer les
critiques les plus mesquines que ne saurait manquer de soulever un tel
manifeste : professeur d’histoire à l’Université de Bretagne
occidentale, il a bien obtenu le premier prix du concours général, le
concours d’entrée à Ulm, l’agrégation, le doctorat et l’habilitation à
diriger des recherches. Il ne saurait donc être soupçonné d’être dans
la situation du renard sous des raisins qu’il n’aurait pas su
attraper.

Notre auteur articule son argumentation autour de deux aberrations
sur lesquelles repose l’agrégation, ainsi d’ailleurs que le Capes, le
PLP2 et les autres concours de recrutement des enseignants de
l’enseignement secondaire : « la première consiste à recruter des
enseignants sur autre chose que leur capacité à enseigner. Les
candidats qui présentent ces concours disposent en effet d’une
compétence scientifique préalable, validée par les diplômes que
leur a accordés l’Université. »

Il n’y a rien qui ressemble moins, en effet, à une vraie leçon devant de vrais élèves, que le simulacre punitif de la « leçon d’agrégation » devant le jury, c’est même tout le contraire, et les qualités requises sont inverses.

D’autre part, soit les diplômes délivrés par l’Université ont une valeur, et il n’est pas besoin de vérifier à nouveau la compétence scientifique de l’impétrant, soit ils n’en ont pas et il faut y remédier toutes affaires cessantes.
Mais il ne saurait y avoir aucune raison d’infliger aux candidats
« les doses massives d’humiliation, de haine des autres et de haine
de soi » sécrétées par la rivalité avec les autres candidats, par les
notes infamantes, par la perte d’estime de soi engendrée par les
échecs successifs. Bouthillon relève qu’il est emblématique que
l’auteur du massacre à coups de fusil du conseil municipal de
Nanterre en 2002 ait été un vétéran de la présentation du Capes.

« Les causes de l’échec scolaire sont évidemment multiples, mais parmi
les raisons de l’impuissance trop attestée du système français à venir
en aide aux élèves qui décrochent il est vraiment trop commode de ne
jamais faire sa place au recrutement de ses enseignants sur un mode
qui repose tout entier sur le principe de l’exclusion des plus
faibles ».

Et n’oublions pas que la vraie devise du service public de
l’enseignement secondaire est « travailler moins pour gagner plus », qui justifie qu’un professeur certifié doive effectuer trois heures de plus par semaine qu’un agrégé, pour faire exactement le même travail.

Mais ce système des concours n’a pas pour seul effet de recruter des
enseignants éventuellement inaptes à l’enseignement et de recaler des
pédagogues nés, il embolise également l’université : en effet, si la
préparation des concours soumet les candidats à un bachotage
épuisant, elle exige des enseignants qui l’assurent un conformisme
intellectuel à toute épreuve, puisqu’il s’agit non de donner l’exemple
d’une démarche intellectuelle créatrice, mais au contraire de répéter
le plus fidèlement possible les chapitres du programme. « Toute
préparation de concours est [...] forcément une éducation au
conformisme, et constitue en conséquence le contraire d’un
apprentissage de la liberté de penser. » Et notre auteur ne manque
pas de souligner le paradoxe qu’il y a entre les récriminations
perpétuelles de la Gauche universitaire contre l’utilitarisme
que souhaiterait imposer à l’Université le gouvernement (réactionnaire)
et le grand capital, et sa position constante de défense des concours,
qui cumulent la commande d’État, l’esprit de lucre et la concurrence
acharnée.

Si le première aberration relevée par Bouthillon affecte surtout
l’enseignement secondaire, la seconde exerce plutôt ses ravages à
l’Université, spécialement dans les disciplines littéraires : « Au
fronton de l’Académie, Platon avait fait inscrire “Que nul n’entre
ici s’il n’est géomètre” ; sur la porte de ses facultés des lettres,
l’Université de France a préféré graver Que nul n’entre ici s’il
n’est agrégé
. Et, de fait, il est quasi indispensable à quiconque désire
y faire carrière d’être titulaire de l’agrégation du secondaire. »

L’auteur décrit alors le calvaire du doctorant : en lettres et
sciences humaines, il n’y a presque pas de bourses de thèse, les
aspirants docteurs doivent donc travailler pour vivre. L’activité qui
s’offre le plus naturellement à eux semble être l’enseignement : s’ils
ne sont pas trop présomptueux, ils tentent le Capes, qu’ils n’ont pas
forcément à la première tentative, sachant que s’ils espèrent un
poste, il faudra ensuite, comme on vient de le voir, qu’ils passent
l’agrégation. Inutile de dire que dans ces conditions la soutenance de
leur thèse, si jamais ils n’abandonnent pas en route, aura lieu
tardivement, ce qui ne manquera pas d’impressionner défavorablement
les jurys de recrutement universitaires devant lesquels ils se
présenteront. Il ne faudra pas s’étonner si un tel dispositif fabrique
à la pelle des aigris, des frustrés et des déprimés. Ce système confère
en outre un privilège exorbitant aux normaliens, qui sont rémunérés
dès leur entrée à l’école, et qui sont dans les meilleures conditions
pour obtenir une agrégation précoce, ce qui leur donnera la voie
libre pour une thèse dans les meilleures conditions. Dans le temps
il y avait les IPES pour les simples mortels, mais ils sont supprimés
depuis 1978.

« Pourquoi conserve-t-on alors dans l’Université une institution qui
n’y produit que de la douleur et de l’abrutissement ? La réponse est
malheureusement que c’est parce que les universitaires y tiennent, et
qu’ils y tiennent absolument. » Au terme de son analyse, Fabrice
Bouthillon atteint ce qu’il estime être la cause ultime de cet
attachement : « l’intériorisation par eux du mépris dans lequel la
société française tient l’Université. ... Que des universitaires consentent
à faire tourner un système qui repose sur l’idée que le diplôme
accordé par une Université ne suffit pas à établir la valeur scientifique
de son titulaire, c’est la meilleure preuve qu’ils partagent le mépris pour
l’Université de la société à laquelle ils appartiennent. Il est vrai qu’ils
sortent à peu près tous de classes préparatoires. »

Un collègue, maître de conférence à Dauphine, me rapportait un jour
l’expérience de sa fille, qui avait suivi une partie de son cursus
universitaire en Allemagne : là-bas, chaque professeur sait que dans
l’amphi face auquel il enseigne sont assis ses futurs collègues. En
France, ce n’est pour ainsi dire jamais le cas. Cela change tout. C’est
tout ce qu’il faut changer.

 Post-scriptum pour répondre à une objection

Il faut suivre l’argumentation de Bouthillon jusqu’au bout : les concours ne servent à rien sous l’hypothèse que les diplômes universitaires soient décernés avec sérieux. On sait que ce n’est pas toujours le cas, mais c’est une autre question. Du coup, on justifie les concours comme moyen d’endiguer le flot d’étudiants analphabètes mais diplômés qui envahiraient les collèges et les lycées si on ne les en empêchait pas. Cesser de ramper devant l’UNEF et orienter vers des licences professionnelles (en quantité suffisante et adaptées à leurs aptitudes) les étudiants qui n’ont rien à faire dans une université de recherche (qui d’ailleurs ne correspond pas à leurs aspirations) permettrait d’envisager autrement la question des concours. Ce qui est sûr, c’est qu’après le bagne des prépas on a appris à travailler, ce qui fait souvent cruellement défaut à ceux qui se sont trouvés largués dans le désert universitaire après la terminale, justement parce que le système universitaire français est fait pour éliminer les étudiants.

Quant à l’aptitude à enseigner, cela dépend de beaucoup de facteurs, la compétence en est un, mais cela ne garantit pas le succès. Pour les domaines qui sont les miens, et qui reposent autant sur les capacités spéculatives que sur l’accumulation, il y a un premier stade à l’issue duquel on a compris le concept, c’est l’individu compétent incapable de transmettre sa compétence, puis un second stade où on a compris qu’on avait eu du mal à comprendre. Certains n’arrivent jamais au second stade, malgré une maîtrise forte du premier. Et puis il y a les aspects psychologiques, le désir qui intervient, etc.

À la fin de cet article je tiens à préciser que je n’ai jamais été étudiant
à l’université, que je n’ai été candidat à aucun concours de l’Éducation
nationale, que je n’ai jamais occupé de poste d’enseignant, et que depuis
quarante ans j’ai pratiquement sans interruption participé à des
activités d’enseignement dans les institutions les plus diverses, actuellement le CNAM à Paris.

P.S. :

Un lecteur me signale un site qui développe des idées voisines :

http://sites.google.com/site/antidoctorat/


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