Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Penser à quelqu’un, penser à soi ?
La réponse de la psychanalyste
Article mis en ligne le 5 janvier 2015

par Laurent Bloch
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L’invité des Matins de France-Culture en ce premier janvier était le philosophe Frédéric Worms, pour son livre Penser à quelqu’un. Le producteur Marc Voinchet avait posé à plusieurs personnages de la radio la question « À qui pensez-vous en ce premier janvier ? ». À cette question une chroniqueuse bien connue de la station répondit, en ce jour où elle ne travaillait pas, « je pense à moi », ce qui laissa interloqués producteur, réalisateur et auditeurs.

La première réaction suscitée par une telle réponse est sans doute de l’attribuer au narcissisme, voire à l’égoïsme. Mais ce point de vue change si l’on sait que la dame en question est psychanalyste. Un(e) psychanalyste passe son temps, c’est son travail, à penser à d’autres, il ou elle a donc bien le droit, les jours de congé, de ne penser qu’à soi. Je n’ai aucune idée du nombre d’analysants simultanés que peut prendre en consultation un analyste, mais il doit être épuisant de se rappeler jour après jour les histoires des uns et des autres, sans doute de surcroît la plupart du temps banales ou misérables.

Il y a un peu plus de vingt ans, je décidai de consulter une analyste, je la nommerai A. Un ami charitable m’informa que c’était un gaspillage, parce que j’étais trop vieux, que de toute façon mes souvenirs d’enfance étaient évanouis, bref que je perdrais mon temps et mon argent. Une amie plus bienveillante me dit que plusieurs personnes de sa connaissance avaient rencontré l’âme sœur deux ans après avoir commencé une analyse, et qu’elle pensait qu’il en irait de même pour moi : ce fut elle qui eut raison.

Sans mes stations régulières sur le divan de A., je ne serais pas aujourd’hui marié avec celle dont le Destin a fait mon âme sœur, je n’aurais pas publié quelques livres, je me serais peut-être soumis au traitement indigne d’un employeur abusif, etc.

Un jour de cette époque j’ai entendu Georges Marchais interviewé à la radio, on lui demandait ce qu’il pensait du film de Jean-Jacques Zilbermann Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes, il répondait « Oui, c’est une chance d’avoir des parents communistes » ; j’ai pensé « Salaud ! Je vais t’assigner à rembourser mes frais de psychanalyse ! ». On voit par là que j’étais encore au tout début de la cure.

Il y a deux ans la menace de la retraite m’a plongé dans un grand trouble, et mon âme sœur m’a suggéré de retourner voir A., ce que je fis, et m’en trouvai bien. La retraite est, paraît-il, l’horizon ultime et le suprême bienfait pour la majorité de mes compatriotes, mais pas pour moi. Il me semble que les gens devraient, dans certaines limites, avoir la liberté de prendre leur retraite lorsqu’ils le souhaitent, à des conditions économiques adaptées. Mais appliquer la même règle à des gens qui exercent une profession pénible physiquement et à des gens comme moi est une idiotie pure et simple. Il est vrai que lorsque j’observe la stupidité de certaines méthodes de travail contemporaines je me résigne plus facilement à l’idée de retraite.

Il y avait donc quelques mois que je revenais régulièrement chez A., puis vint une période de vacances qui repoussait à près d’un mois la séance suivante. Nous nous saluâmes, je partis, je revins. Je sonnai à la porte de A., une dame que je ne connaissais pas m’ouvrit : « Entrez, je vais vous expliquer ». « Asseyez-vous. Voilà, A. est morte. » Ce fut là que je mesurai vraiment ce que je lui devais, tout ce qu’elle savait de moi et que personne d’autre ne saurait jamais, et qui laissait un vide immense devant lequel j’étais désemparé. Parce que l’idée de trouver une autre analyste était totalement hors de propos : un des aspects de l’analyse, c’est de s’entendre dire des choses que l’on n’a pas envie d’entendre, et encore moins envie de s’entendre les dire. L’analysant élabore toutes sortes de stratagèmes pour tourner autour du pot, stratagèmes déjà mis au point par les confessants pour leur directeur de conscience. Je crois que le travail de l’analyste, pour une part, est de configurer un dispositif qui amène l’analysant à revenir de lui-même à ces choses déplaisantes. A. connaissait sûrement mes procédés d’évitement, et se comportait en conséquence : comment une nouvelle analyste aurait-elle pu reprendre ce travail ?

Voilà pourquoi, les jours de congé, les analystes ont bien le droit de penser à eux, et que c’est même une partie de leur travail, parce qu’ils doivent aussi se connaître eux-mêmes. Et que cela n’a rien à voir avec ce que des gens appellent « s’occuper de soi », « se protéger », et autres lieux communs de l’individualisme contemporain.


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Penser à quelqu’un, penser à soi ?
Aredius - le 17 janvier 2015

Sur la retraite, mon expérience personnelle.
Pendant longtemps, ma femme, mes amis me disaient "tu n’arriveras jamais à partir en retraite". Et puis, l’évolution rapide du public étudiant a fait que je me suis mis à compter les années me séparant de la retraite. J’ai constaté aussi que bien des enseignants faisaient tout leur possible pour échappe à la fonction d’enseignement. Et ça empire.
Mais une fois en retraite, après les mois d’été, j’ai eu beaucoup de mal à accepter d’être devenu à charge de la société (certes j’avais cotisé pour la retraite), à ne servir à rien (pourtant je ne me faisais guère d’illusion sur mon rôle dans mon activité professionnelle). Il m’a fallu 4 ans pour ne plus dire "paye" mais "retraite".

La première année je me suis inscrit en master 2 d’histoire des sciences et des techniques. Mais les jours où il n’y avait pas d’enseignement je n’étais pas bien !

Mais positivez, avec votre statut vous devez pouvoir faire des enseignements, ce que notre université nous a interdit. Mais vous serez sans doute utilisé comme un bouche-trou sans aucun contact avec les "pros" de l’établissement où vous interviendrez.



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