Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Un livre de Joseph Czapski
Proust contre la déchéance
Conférences au camp de Griazowietz
Article mis en ligne le 10 décembre 2011
dernière modification le 27 décembre 2011

par Laurent Bloch
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Joseph Czapski, peintre polonais, issu de la noblesse, officier de
réserve, rejoignit son régiment lors de l’invasion allemande de la
Pologne le 1er septembre 1939 ; le 27 il fut fait
prisonnier par les Soviétiques et interné au camp de Starobielsk. Le
beau film Katyń d’Andrzej Wajda montre comment les SS et le NKVD se
partagèrent les prisonniers ; on sait que parmi ceux qui tombèrent aux
mains des Soviétiques, des milliers furent massacrés à Katyń et dans
d’autres camps ; Joseph Czapski fut un des quelques quatre cents
survivants, libérés après l’attaque allemande contre l’URSS ; il
participa à la guerre avec les alliés au sein de l’armée polonaise du
général Anders
,
puis il s’installa près de Paris où il mourut en 1993.

Écoutons Joseph Czapski : « Cet essai sur Proust fut dicté l’hiver
1940-1941 dans un froid réfectoire de notre camp de prisonniers à
Griazowietz, en URSS. Le manque de précision, le subjectivisme de ces
pages s’explique en partie par le fait que je ne possédais aucune
bibliothèque, aucun livre concernant mon thème... Je pensais alors
avec émotion à Proust, dans sa chambre surchauffée, aux murs de liège,
qui serait bien étonné et touché peut-être de savoir que vingt ans
après sa mort des prisonniers polonais, après une journée entière
passée dans la neige et le froid, écoutaient avec un intérêt intense
l’histoire de la duchesse de Guermantes, la mort de Bergotte et tout
ce dont je pouvais me souvenir de ce monde de découvertes
psychologiques précieuses et de beauté littéraire. » Le texte qui nous
est proposé par les Éditions Noir sur Blanc a été dactylographié en
français en 1943 ou 1944 (Czapski avait passé de nombreuses années en
France et maîtrisait parfaitement notre langue, comme ce livre en
témoigne).

Les souvenirs de Joseph Czapski n’étaient pas si imprécis qu’il
voulait bien le dire, en témoigne par exemple la reconstitution qu’il
donne de scènes entières d’À la Recherche du temps perdu, avec une
précision telle qu’il fut aisé à l’éditeur de retrouver le texte
exact, donné en note dans le présent volume : la visite de Swann au
salon de Madame de Saint-Euverte, où il entend la sonate de Vinteuil
qui lui rappelle les jours heureux avec Odette chez les Verdurin, la
conversation chez Swann avec Bergotte, qui compare la Berma
avec une Hespéride d’Olympie et avec les vierges de l’Érechthéion,
la dernière conversation avec Bergotte, avec le célèbre passage
sur le petit pan de mur jaune du tableau de Vermeer.

On goûtera particulièrement les observations sur la phrase
proustienne, ses parentés avec la phrase allemande ou latine, son
contraste avec le style français « officiel », à la phrase « courte et
claire », issue des salons du XVIIIe siècle, formée en fait
par l’art de la conversation plus que pour l’écriture, la façon dont
Proust défendait son style face aux critiques, avec une érudition que
l’on ne soupçonnait pas. Et, tout à la fin, un parallèle
passionnant avec Dostoïevski, auteur vénéré de Proust.

Il raconte (p. 34) un entretien qu’il a eu avec Boy-Żeleński, traducteur
polonais de Proust ; la langue polonaise ne se prête pas à la transposition
telle quelle de la structure de la phrase de Proust, dont les parenthèses
mentales imbriquées les unes dans les autres ne pourraient se traduire
que par d’inélégantes cascades de propositions relatives ; alors Boy-Żeleński
a pris le parti de « sacrifier le précieux pour l’essentiel », et de couper
les phrases du texte français en plusieurs phrases en polonais, ce qui
fait que la lecture en est bien plus « facile » que dans l’original.

Outre pour son intérêt intrinsèque, il faut lire le texte de Czapski
parce qu’il contribue à répondre à une autre question : comment la
littérature peut-elle aider les hommes à vivre, même et surtout dans
ces circonstances extrêmes d’oppression et d’abrutissement, dans
l’épuisement des travaux forcés, du froid glacial et de la faim,
lorsque le gourdin du kapo et le revolver du bourreau tournent
au-dessus des têtes ? Le rapprochement s’impose avec les livres
d’Evguénia Guinzbourg, qui dans le wagon à bestiaux qui l’emmenait en
Sibérie (un voyage d’un mois) soutenait le moral de ses compagnes
en leur récitant par cœur l’œuvre quasi-intégrale de Pouchkine.



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