Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Raymond Boudon
Article mis en ligne le 4 février 2007
dernière modification le 24 février 2007

par Laurent Bloch
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Depuis longtemps mon ami W. me vantait les ouvrages de Raymond Boudon : j’ai fini par venir à résipiscence, et par lire coup sur coup L’art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses et L’idéologie ou l’origine des idées reçues. Il aurait sans doute mieux valu prendre ces deux livres dans l’ordre inverse de celui que j’ai adopté, mais je dois avouer que le titre du premier m’a alléché : ne sommes-nous pas saturés d’idées vraies, qui à la fin deviennent ennuyeuses ? la perspective n’est-elle pas séduisante d’acquérir enfin quelques idées fausses plus amusantes ? Mais trêve de plaisanterie, si l’humour promis par le titre de ce livre y est bien présent ici ou là, dans l’ensemble c’est extrêmement sérieux, trop sérieux d’ailleurs pour que je puisse en dire plus que quelques mots sans dépasser mon niveau de compétence.

La question qui y est débattue est celle des « puissances qui nous portent à consentir », comme disait Pascal : pourquoi adhérons-nous à telle proposition, à telle idée, à telle théorie ? Une première réponse qui vient à l’esprit pourrait distinguer la connaissance scientifique, construite sur une démarche rigoureuse à partir de prémisses vérifiées, de la connaissance ordinaire, souvent commandée par les préjugés, les idées reçues et les impressions, et pour laquelle en outre « l’esprit est toujours la dupe du cœur » (La Rochefoucauld). Mais Boudon nous rappelle que la connaissance scientifique, comme la connaissance ordinaire, repose sur des représentations a priori, non susceptibles de démonstration : Kant l’avait déjà écrit, en faisant litière de la conception de la connaissance comme reflet de la réalité dans l’esprit du sujet connaissant et en développant une conception active de la connaissance qui repose sur des formes a priori de l’entendement dont nous avons besoin pour organiser notre expérience.
Des penseurs ultérieurs comme Georg Simmel ou Edmund Husserl ont ensuite élargi le champ de ces formes a priori. Boudon nous explique alors que de ce fait aucune connaissance, aussi rigoureuse soit la démarche qui la fonde, n’est à l’abri du risque de se fourvoyer par un mauvais usage d’a priori qui semblent solides. Il emprunte à Max Weber et à Émile Durkheim l’exemple du magicien qui fait venir la pluie : compte tenu des informations et des a priori dont il dispose, sa démarche est aussi sérieuse que celle du savant moderne, et il a d’excellentes raisons de croire à l’efficacité de ses rites. Il peut ainsi y avoir de bonnes raisons d’adhérer à des théories fausses, et il n’est pas besoin pour l’expliquer de postuler l’irrationalité des adeptes.

À ce point, nous côtoyons les gouffres du relativisme cognitif et du scepticisme, mais Boudon nous arrime au parapet, et de passionnants développements épistémologiques au long desquels seront contestés certaines conclusions théoriques de Karl Popper (mais pas les analyses qui y mènent) nous convainquent qu’il peut y avoir des théories scientifiques qui rendent comptent de la réalité avec véracité, et que même si elles sont douteuses à leur naissance elles peuvent s’améliorer avec du travail et de la persévérance. Ouf ! Thomas Kuhn, dont La structure des révolutions scientifiques m’avait vivement impressionné, redescend aussi un peu de son piédestal, et Boudon suggère de remplacer partout l’usage du terme « paradigme » par celui de « principe », moins scientifiant mais plus clair et en outre étymologiquement plus justifié.

En fait, dans ce livre, la démarche de Boudon consiste souvent à montrer qu’en mettant au jour les a priori (par définition implicites) des raisonnements en apparence les plus solides, on découvre parfois qu’il s’agit de raisonnements circulaires.

Le volume sur L’idéologie ou l’origine des idées reçues, qui précédait L’art de se persuader, traite lui aussi des idées fausses, plutôt dans le domaine des sciences morales et politiques.

Commençons par deux définitions de l’idéologie, la première empruntée par R. Boudon à Raymond Aron :

« Les idéologies politiques mêlent toujours, avec plus ou moins de bonheur, des propositions de fait et des jugements de valeur. Elles expriment une perspective sur le monde et une volonté tournée vers l’avenir. Elles ne tombent pas directement sous l’alternative du vrai et du faux, elles n’appartiennent pas non plus à l’ordre du goût et des couleurs. La philosophie dernière et la hiérarchie des préférences appellent le dialogue plutôt que la preuve ou la réfutation : l’analyse des faits actuels ou l’anticipation des faits à venir se transforme avec le déroulement de l’histoire et la connaissance que nous en prenons. L’expérience corrige progressivement les constructions doctrinales. »

Et la seconde à Edward Shils (dans International encyclopedia of the Social Sciences, résumée par R. Boudon) :

« Les idéologies se distinguent des autres types de systèmes de croyances par la position qu’elles occupent par rapport à huit critères. Elles se signalent par : le caractère explicite de leur formulation, leur volonté de rassemblement autour d’une croyance positive ou normative particulière, leur volonté de distinction par rapport à d’autres systèmes de croyances passés ou contemporains, leur fermeture à l’innovation, le caractère intolérant de leurs prescriptions, le caractère passionnel de leur promulgation, leur exigence d’adhésion, et, finalement, leur association avec des institutions chargées de renforcer et de réaliser les croyances en question. »

Ces deux définitions seront analysées et critiquées par l’auteur.

On observera que si l’auteur tient à rendre justice à Karl Marx en faisant le départ entre ses théories idéologiques contestables et ses analyses concrètes plus solides, ceux qu’il appelle les « néo-marxiens » y sont étrillés, en compagnie de Karl Polanyi, de Michel Foucault et de Pierre Bourdieu, dont les prétentions scientifiques sont contestées (ils sont pris en flagrant délit de raisonnement circulaire). Surveiller et punir et La distinction se retrouvent à peu près sur le même plan que les théories de Lyssenko quant au mécanisme de leur succès : ce sont des théories au fondement scientifique douteux mais qui offrent bien l’aspect extérieur de la science, et qui surtout présentent un caractère intéressant pour certains publics. Ce dernier trait appartient aussi à la thèse de Max Weber sur le lien entre calvinisme et capitalisme, mais là il s’agit bien d’une vraie théorie scientifique, même si la plupart des conclusions en ont été affaiblies par des recherches ultérieures. R. Boudon insiste sur la distinction qu’il convient de maintenir entre l’intérêt d’une théorie et sa validité : c’est dans cet interstice que la dérive idéologique peut prendre son origine.

Raymond Boudon ne croit pas à la « fin des idéologies » : elles naissent, nous dit-il, comme les champignons dans les bois après la pluie, et renaissent sous de nouveaux habits ; aucune société n’en est exempte, aucune idéologie n’est jamais définitivement condamnée à l’oubli.

Des séquelles d’une exposition juvénile à l’idéologie marxiste m’avaient prévenu contre la métaphysique [1]. La lecture de la Critique de la raison pure, qui m’avait été imposée par la terreur, n’avait pas levé cette prévention. Je suis reconnaissant à Raymond Boudon de m’avoir aidé à comprendre pourquoi on ne peut pas s’en passer.

Notes :

[1Rappelons en effet à ceux qui n’ont pas connu cette époque que pour la vulgate marxiste le terme métaphysique est à peu près synonyme de superstition. Pour les positivistes marxistes, le progrès des sciences rendrait la métaphysique caduque. Il n’en est rien : sa mission est justement d’étudier ces formes a priori sans lesquelles il n’est pas de connaissance.




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