Blog de Laurent Bloch
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Un film d’Elia Kazan
Un homme sur la corde raide
(Man on a Tightrope)
Article mis en ligne le 10 novembre 2016
dernière modification le 11 novembre 2016

par Laurent Bloch
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Licence : CC by-nd

Man on a Tightrope (« Un homme sur la corde raide ») est un film tourné par Elia Kazan en 1953, sorti en Belgique sous le titre Cirque en révolte et refusé à l’époque au public français. Il est sorti à la Filmothèque du Quartier Latin (9 rue Champollion) sous son titre anglais. Il est rare, mais disponible en DVD et régulièrement programmé dans divers festivals partout en France (surtout en Poitou-Charentes).

La scène est en Tchécoslovaquie en 1952, époque d’appesantissement du régime communiste instauré en 1948 par le coup de Prague, avec notamment le procès Slánský, évoqué par le film de Costa-Gavras L’Aveu, adapté du roman d’Arthur London, lui-même condamné à la prison à vie lors de ce procès (Slánský et dix autres accusés seront pendus). Le scénario est inspiré de l’histoire vraie de la fuite d’Allemagne de l’Est du cirque Brumbach, dont les membres jouent leur propre rôle dans le film (y compris les animaux !).

Karel Černik dirige un cirque créé par ses parents du temps de l’Empire austro-hongrois et aujourd’hui nationalisé par le régime. Avec lui sa mère, sa jeune seconde épouse Zama et Tereza, la fille que lui a donnée sa première épouse, décédée. Le remue-ménage incessant de la vie quotidienne du cirque justifie pleinement la locution familière « quel cirque ! », et Elia Kazan y montre son talent pour les scènes agitées et vivantes. Tereza est amoureuse d’un employé du cirque, Joe Vosdek, au grand dam de son père. Zama est décriée par les gens du cirque parce qu’elle ne travaille pas et qu’elle tourne un peu trop autour du dompteur. Le cirque a des difficultés, le matériel se dégrade, les animaux sont mal nourris, le concurrent Barovič est mieux vu des autorités.

Černik est convoqué au siège de la Sûreté nationale à Plzeň, pour s’entendre reprocher la non-conformité de son spectacle aux normes du réalisme socialiste. Il comparaît devant des agents de la sûreté et un officiel du ministère de la culture, qui finissent par le relâcher, non sans que l’interrogatoire l’ait persuadé qu’un espion au sein de la troupe rapportait leurs faits et gestes aux autorités, notamment l’usage d’un poste de radio à ondes courtes capable de capter des émissions occidentales.

En fait Černik a un plan : profiter des pérégrinations du cirque pour franchir la frontière de l’Allemagne de l’Ouest avec la troupe et les animaux. Il a une négociation à huis clos avec Barovič pour lui transmettre discrètement le matériel qu’il ne peut pas emporter, négociation à l’issue de laquelle ils simulent une violente bagarre pour dissiper d’éventuels soupçons.

De leur côté, Tereza et Vosek ont aussi un plan pour passer à l’ouest. Finalement, après un autre échange de coups de poings et quelques péripéties haletantes, le cirque Černik réussira à passer la frontière mais Karel Černik paiera ce succès de sa vie.

Le film illustre bien des aspects du régime communiste : ère du soupçon, délation généralisée, surveillances en tous genres, mise de la culture sous chape de plomb, répression impitoyable de toute déviation. Les distributeurs ont dû estimer que la dose était trop forte pour un public français alors sous influence culturelle hégémonique du Parti communiste, aussi le film n’est-il pas sorti en France à l’époque [1].

Un autre film, sorti la même année 1953 aux États-Unis et dans de nombreux autres pays, avait posé un problème semblable aux auto-censeurs français : Pickup on South Street de Samuel Fuller, qui décrivait la lutte de policiers new-yorkais contre des espions soviétiques à New-York, dans les entrepôts du port et le métro aérien entre autres décors magnifiques (l’esthétique de Fuller surpasse à mon avis celle de Kazan). Mais comment faire avaler la pilule au public français sans déclencher une campagne de protestation des fidèles compagnons de route du PCF ? D’abord en différant sa sortie en France jusqu’en 1961, puis en falsifiant les sous-titres et le doublage pour transformer les espions soviétiques en trafiquants de drogue, enfin en rebaptisant le film Le Port de la drogue. Bien joué. Mais faire subir pareil traitement au film de Kazan était un tour de force irréalisable.

Notes :

[1Il convient, pour être équitable, de rappeler qu’Elia Kazan n’était pas, lui non plus, un agneau innocent. Pendant la chasse aux sorcières du maccarthysme il n’a pas hésité à dénoncer quelques collègues, dont certains avaient été ses amis.

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