Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Un livre de Zhu Xiaomei : La Rivière et son secret, des camps de Mao à Jean-Sébastien Bach
Article mis en ligne le 25 avril 2013
dernière modification le 18 janvier 2014

par Laurent Bloch
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 La révolution culturelle et la musique

Ce livre est l’autobiographie de la pianiste Zhu Xiaomei, née en 1949 à Shangaï dans une famille cultivée qui possédait un piano sur lequel sa mère lui apprit à jouer dès l’âge de trois ans. Ses dons musicaux hors du commun lui donnèrent accès au prestigieux conservatoire de Beijing dès l’âge de dix ans, elle y fut l’élève d’excellents professeurs, tel Maître Pan, mais bientôt survint la Révolution culturelle et son entreprise d’abrutissement systématique. Lorsque les professeurs ne sont pas acculés au suicide ou exécutés, ils doivent passer leurs journées à nettoyer les installations sanitaires, le conservatoire se mue en un lieu où il est interdit de jouer de la musique, et bientôt d’enseigner quoi que ce soit.

Xiaomei est suspecte à cause de son origine sociale, dénoncée pour des propos anodins, et commence le cycle des dénonciations et autocritiques, qui conduit chacun à salir chacun, de sorte que plus personne n’ait confiance en son prochain. Après sa mise en accusation publique, elle est rejetée, personne ne veut plus lui adresser la parole, elle n’ose plus aller au réfectoire et ne mange plus. Une de ses camarades, Aizhen, elle-même mise à l’écart à cause de son origine provinciale et modeste (la plupart des élèves sont en fait des enfants de dignitaires du régime), lui dépose en cachette de la nourriture sous son pupitre ; elle ne pourra l’en remercier que trente deux ans plus tard.

 La complicité s’étend aux victimes

Xiaomei fait du zèle pour faire oublier son origine, participe avec vigueur à des séances de dénonciation publique, elle renie sa grand-mère et ses parents. Elle ne parviendra jamais à se délivrer du remords qu’elle en éprouvera. Beaucoup plus tard (cf. p. 303), elle découvrira les pages où Hannah Arendt décrit un principe cardinal des régimes totalitaires : la sélection arbitraire de victimes innocentes, et elle (H.A.) ajoute : Le pas suivant, décisif dans la préparation de cadavres vivants, est le meurtre en l’homme de la personne morale. [...] Grâce à la création de conditions où la conscience n’est plus d’aucun secours, où bien faire devient radicalement impossible, la complicité consciemment organisée de tous les hommes dans les crimes des régimes totalitaires s’étend aux victimes et prend ainsi un caractère vraiment total.

Finalement tout les élèves du conservatoire sont envoyés en camp de rééducation à la campagne. C’est l’occasion de découvrir la misère noire dans laquelle vivent les paysans. Xiaomei passera cinq ans dans divers camps, plus ou moins sévères, mais elle parviendra à retrouver la musique, elle réussira même à organiser avec quelques camarades de petits concerts, en profitant de la naïveté d’un commandant de camp peut-être content de pouvoir fermer les yeux.

 De Beijing à Boston

Puis vient la mort de Mao, qu’elle célèbre discrètement avec quelques amis autour d’une bouteille de vin (je suis toujours perplexe quant au sens du mot « vin » dans un texte chinois). Zhu Xiaomei n’est toujours pas en odeur de sainteté, mais dès lors que des enfants de dignitaires dépourvus de tout talent reçoivent des bourses pour aller à l’étranger, il est difficile de lui refuser le droit d’y postuler. Elle obtient l’autorisation de partir étudier aux États-Unis. Elle commence par travailler à Hong-Kong, où des parents lui ont offert l’hospitalité, pour gagner l’argent de son billet d’avion. C’est au cours du vol Hong-Kong-Los Angeles qu’une sinologue américaine lui apprend l’existence de Laozi, qui deviendra son penseur favori. À Los Angeles, puis à Boston, elle fait des ménages, du baby-sitting, elle est serveuse de bar dans le quartier chaud du port. Elle a d’excellents professeurs qui lui apportent beaucoup, mais ses travaux alimentaires l’absorbent trop, et la vie américaine ne lui convient pas plus que celle de Hong-Kong. Elle souhaite partir à Paris, dont sa mère, férue de peinture, lui a parlé depuis son enfance.

Ce qu’elle n’a pas supporté dans la vie à Hong-Kong ou aux États-Unis, c’est l’obsession de l’argent, le peu de considération pour l’art et les artistes. C’est ce qu’elle viendra chercher à Paris.

 À Paris

Outre l’admiration de sa mère pour le musée du Louvre (qu’elle n’a jamais même rêvé de visiter), c’est le texte d’une lettre de Victor Hugo à un officier anglais qui a orienté Zhu Xiaomei vers la France. Le capitaine Butler demandait à Hugo de partager son enthousiasme pour l’expédition franco-anglaise de 1860 à Pékin, lors de la seconde Guerre de l’Opium, au cours de laquelle, entre autres exactions, le Palais d’Été fut pillé et incendié par les troupes françaises et britanniques. Le poète lui répondit, après une évocation des splendeurs de ce Palais, perdues à jamais : « Un jour deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. » Cette défense de l’indépendance et de la culture chinoises alla droit au cœur de Zhu Xiaomei (même si elle ne manque pas de noter que la culture chinoise avait aussi rencontré des incendiaires autochtones lors de la révolution culturelle) et la décida au départ pour Paris.

Là encore, cela ne se fera pas sans difficultés de toutes sortes, bureaucratiques surtout, mais aussi un cancer, qu’elle surmontera, non sans avoir demandé au médecin combien de temps il lui resterait à vivre si elle ne se soignait pas, et avoir planifié l’emploi des trois ans qu’il lui avait répondus (finalement ses amis la convainquirent d’accepter le traitement). Zhu Xiaomei ne tardera pas à identifier la pire tache de la France : son administration insupportable. Mais elle trouvera des amis pour la soutenir et elle pourra enfin, à quarante ans, entamer une vraie carrière artistique... puis faire venir ses parents à Paris et emmener sa mère au Louvre ! Elle peut enfin jouer ses œuvres favorites, Bach, Schumann, Beethoven, Schubert, Mozart...

Elle aura quand même un regret : pendant ses dernières semaines dans le Massachusetts, entre deux travaux alimentaires, elle allait au festival de Marlboro, où elle avait remarqué un vieux monsieur qui venait régulièrement et s’asseyait au dernier rang. Elle finit par demander à ses amis de qui il s’agissait : « Comment, tu ne l’as pas reconnu ? C’est Rudolf Serkin ! Tu devrais lui demander une audition, c’est un homme ouvert et généreux. » Elle écrivit à Serkin, qui lui proposa un rendez-vous, mais la lettre lui parvint à Paris...

Depuis qu’elle est en France, Zhu Xiaomei donne des récitals dans les hôpitaux, les maisons de retraite, les prisons. Un jour, elle réfléchissait au programme d’un concert pour une prison : elle voulait y jouer l’œuvre qui l’avait portée pendant toute les difficultés de sa vie, les Variations Goldberg. Ses amis tentèrent de l’en dissuader : musique trop savante, trop intellectuelle... Elle annonça donc à son public qu’elle ne jouerait que les dix premières variations. Ce sont les prisonniers qui lui ont demandé les vingt suivantes.

 Post-scriptum : liseuse

Pour mon départ à la retraite mes collègues de l’Université Paris-Dauphine m’ont offert, entre autres cadeaux, une liseuse. Ce n’était pas tout à fait un hasard, j’en avais envie depuis longtemps. Les murs de mon appartement sont couverts d’étagères elles-mêmes pleines de livres, il fallait trouver une solution.

Le livre de Zhu Xiaomei est le premier que j’achète sous forme numérique et que je lis. Autrement, l’appareil est livré avec déjà une petite bibliothèque d’une centaine de volumes (il peut en contenir plusieurs milliers). Pourquoi est-ce mieux qu’une tablette ? Parce que l’écran, au lieu d’être électro-luminescent comme celui d’une tablette ou d’un ordinateur, repose sur une technique appelée « encre numérique », avec des micro-billes noires et blanches dont la position, commandée par un champ électrique, produit le dessin des caractères. L’avantage, c’est que c’est beaucoup moins fatigant pour les yeux, et aussi que cela consomme très peu d’électricité. L’inconvénient, c’est que c’est en noir et blanc, mais justement pour les livres c’est parfait. Les informaticiens disent que cela n’a pas d’avenir à cause de l’absence de couleurs, mais en attendant j’en suis ravi.

Ma tablette est de la marque Bookeen, une entreprise française, elle fonctionne avec des logiciels libres, je peux aussi y charger librement toute la littérature du domaine public, ce qui donne envie de relire les classiques. Je peux choisir ma police de caractères, et sa taille, ce qui est bien pratique. Le tout pèse moins de 200g. J’ai remarqué que les usagers des terribles trains de banlieue de la gare Saint-Lazare en sont assez friands, je les comprends.

J’ai aussi acheté un autre livre numérique dans une grande surface culturelle qui a son propre modèle de liseuse : je n’ai jamais pu le transférer sur mon appareil. Un bon site de livres du domaine public à télécharger : http://www.ebooksgratuits.com/index.php. Le format le plus pratique est ePub. Le Québec est une grande source de livres numérisés. ePub ne donne pas la même impression qu’une vraie belle mise en page, mais se compare honorablement avec un livre de poche.


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