Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Le bon cocktail pour déclencher l’andropause :
Un volume de Winter Sleep (le film de Nuri Bilge Ceylan) dans trois volumes de Piketty
Article mis en ligne le 31 août 2014
dernière modification le 2 septembre 2014

par Laurent Bloch
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Ainsi que déjà signalé, l’excellent ouvrage de Thomas Piketty Le Capital au XXIe siècle nous apprend que de 1945 au début des années 1980 des gains de productivité de l’ordre de 5% par an ont permis que dans les pays riches les revenus du travail progressent au même rythme que les revenus du capital. Cette situation a permis une certaine égalisation des conditions (sinon des fortunes) entre capitalistes et travailleurs. Mais Piketty nous apprend que cette situation, loin d’être la règle, pourrait bien être une parenthèse dans l’histoire économique, due à la période de rattrapage traversée par l’économie européenne après les destructions des deux guerres mondiales, qui avaient englouti les trois quarts du capital européen. Le régime de fonctionnement « normal » du capitalisme, en période de démographie déprimée, pourrait bien plutôt correspondre à une croissance entre 1% et 2% cependant que le rendement du capital serait toujours voisin de 5%. Tels étaient les chiffres de la fin du XVIIIe à 1914, et cela pourrait le redevenir. Nous pourrions alors retrouver une société similaire à celle des romans de Balzac et de Jane Austen, où 1 à 2% de la population aurait des revenus égaux à 35 fois le revenu médian, montant nécessaire pour mener une vie élégante, avec les six à huit domestiques nécessaires (et la maison qui convient pour les loger et recevoir ses amis). Bon, les progrès de l’électro-ménager pourraient peut-être autoriser une réduction du nombre de domestiques à deux ou trois (voire un seul, comme dans The Servant de Joseph Losey, qui sort en ce moment dans une copie numérique magnifique), et un revenu « correct » à seulement 10 ou 15 fois le revenu médian.

Une telle évolution de la société peut paraître épouvantable, mais n’oublions pas que c’est la situation qui prévaut à notre porte, dans les pays « du Sud », où la classe dite moyenne (mais en fait supérieure) a tout intérêt au maintien d’une classe pauvre très pauvre, ce qui lui permet d’avoir une armée de domestiques payés trois francs six sous. Les facteurs d’évolution d’une telle situation sont une vraie législation du travail avec un salaire minimum décent et l’instauration d’une fiscalité progressive sur les revenus, avec bien sûr un état de droit (c’est-à-dire des lois votées démocratiquement et appliquées de façon prévisible uniformément à tous les citoyens).

Et puis il y a les pays intermédiaires, comme la Turquie, où il y a encore beaucoup de gens qui peuvent avoir des domestiques, mais où se développent une vraie classe moyenne et un véritable état de droit. C’était aussi le cas de la Russie avant 1914. Sur ces entrefaites je suis allé voir le film de Nuri Bilge Ceylan qui a obtenu la Palme d’Or à Cannes, Winter Sleep. Ce metteur en scène ne manque pas de savoir-faire et son film pourrait avoir été subventionné par l’Office du tourisme turc pour lancer le ski de fond et la chasse chic en Cappadoce, les paysages et les maisons sont superbes et le spectateur est complètement rassuré quant à l’angoisse qu’il aurait pu ressentir de se voir mis à l’eau minérale par le parti islamiste au pouvoir : le vin, le cognac et toutes sortes de gnôles coulent à flot.

Mais à part cela, quel film névrotique ! Je n’ai découvert qu’au générique de fin que le scénario était inspiré de plusieurs nouvelles de Tchékhov, mais j’avais ressenti une atmosphère russe fin de siècle, ce qui suscite l’idée d’une proximité entre les deux sociétés décrites. Le hodja du film ressemble à l’instituteur de La Mouette (magnifiquement adaptée au cinéma par Marco Bellochio) : à la fois pitoyable et méprisable, il est représentatif de ces gens qui ont suivi des études qui les extraient de la masse du peuple, mais qui n’ont que leur travail pour vivre, ce qui ne suffit pas à leur assurer la dignité sociale qu’ils auraient crue conforme à leur instruction. Piketty nous menace de retourner à une configuration sociale de ce type, espérons y échapper !

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