Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Visage, un film de Tsaï Ming-liang
Article mis en ligne le 16 novembre 2009
dernière modification le 31 décembre 2009

par Laurent Bloch
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Vous qui avez connu et aimé les avant-gardes artistiques des annés 1960 et 1970, qui avez écouté les musiques de Iannis Xenakis et d’Ornette Coleman, vu les films de Werner Schroeter et de Michael Snow (sans oublier la Cicatrice intérieure), visité les grandes rétrospectives Malévitch et Kandinsky, suivi la série de concerts au théâtre des Amandiers pour le centenaire d’Anton Webern, et qui déplorez le renouveau de l’académisme, du kitsch et en deux mots du conformisme et de la paresse, reprenez espoir : l’avant-garde n’a pas disparu, elle est rajeunie, revigorée, maintenant à l’Est, et le réalisateur de Taïwan Tsaï Ming-liang en est un digne représentant.

Son film Visage raconte, paraît-il, l’histoire d’un metteur en scène taïwanais qui viendrait à Paris pour tourner au Louvre et dans le jardin des Tuileries un film consacré à Salomé. Lætitia Casta serait Salomé et Jean-Pierre Léaud Hérode, mais je mets au défi quiconque va voir ce film sans avoir lu aucun article, pas même le résumé de l’Officiel des Spectacles qui vend la mèche, de deviner de quoi il s’agit.

C’est d’avant-garde : il ne se passe rien d’intelligible, mais c’est superbe et passionnant, délicieusement inintelligible, chaque plan est une surprise. Dans les Tuileries enneigées où une armée de miroirs nous égare rôde un cerf et gît Jean-Pierre Léaud, ici plus dans le rôle de l’acteur que dans celui de son personnage. Le metteur en scène ordonne au maquilleur de démaquiller les joues de Lætitia Casta et de les frotter avec des glaçons pour que sa peau soit plus diaphane, et cette diaphanéité est un caractère essentiel du film : lors d’une des plus belles scènes, givrée dans tous les sens du terme, la danse des sept voiles, dans la chambre froide d’un abattoir, où le metteur en scène-Saint Jean-Baptiste, interprété par Li Kang-sheng, est immolé par une Salomé adorable autant que diaphane, avec une hémorragie de concentré de tomate.

Comment résister à la tentation, ici, de citer le poète qui mieux que nul autre a chanté la frigidité diaphane, givrée de Salomé et son amour tranchant pour Jean :

...
 
Je sens comme aux vertèbres
S’éployer des ténèbres
Toutes dans un frisson
À l’unisson
 
Et ma tête surgie
Solitaire vigie
Dans les vols triomphaux
De cette faux
 
Comme rupture franche
Plutôt refoule ou tranche
Les anciens désaccords
Avec le corps
 
Qu’elle de jeûnes ivre
S’opiniâtre à suivre
En quelque bond hagard
Son pur regard
 
...

Il y a des choses bizarres : entre les scènes où elle joue Salomé, Lætitia Casta obture des fenêtres avec du chatterton, Fanny Ardant dont on comprend qu’elle est productrice du supposé film patauge dans la neige qui entre-temps s’est muée en œufs battus en neige.

Le cinéphile un peu éveillé ne manquera pas de noter la présence, outre Léaud, d’actrices aimées de François Truffaut : Jeanne Moreau, accompagnée de la musique de Jules et Jim, Fanny Ardant, Nathalie Baye, et c’est à lui effectivement qu’est tacitement dédié ce film, par un admirateur qui n’a pas manqué de voir aussi la Chambre verte.

Les costumes de Mademoiselle Casta sont de Christian Lacroix, et ils sont superbes, lorsqu’avec sa longue traîne brodée de pesantes pièces d’or elle chemine dans les tunnels d’une chaufferie, puis, non sans peine, escalade les échelles métalliques d’une installation industrielle mal déterminée (en fait, m’apprend Nimmzo, les sous-sols du Louvre) : faut-il ici déceler une dédicace au labeur ouvrier, puisqu’aussi bien le travail du spectacle serait aujourd’hui un des derniers à ne pas être de l’imitation ?



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