Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Un livre d’Olga Sedakova :
Voyage à Tartu & retour
aux Éditions Clémence Hiver
Article mis en ligne le 24 août 2009
dernière modification le 15 mars 2010

par Laurent Bloch
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Olga Sedakova
est une poétesse, philologue et anthropologue russe, de ma génération,
dirons-nous. Dans les années 1970 elle a été un auteur du Samizdat.
En évoquant ses études à l’université de Moscou elle écrit : « Je
remercie le sort de m’avoir donné pour professeurs les meilleurs
savants en sciences humaines de notre pays, les philologues de l’école
structuraliste de Moscou-Tartu et Sergueï Averintsev qui se désignait
lui-même comme un “penseur du terroir méditerranéen”, et ouvrait pour
les gens de ma génération l’immense espace de l’Europe antique et
chrétienne. »

Tartu est une ville d’Estonie, jadis nommée Dorpat, dont l’université
fut fondée en 1632 par Gustave II Adolphe de Suède. Un ami suédois me
fait remarquer que les deux premières universités suédoises furent
créées dans des villes qui n’appartiennent plus à la Suède, et dont
le suédois n’était pas la langue locale : Tartu et, en Finlande, Turku.

L’Estonie fut annexée par l’URSS à l’issue du pacte
germano-soviétique, et l’université de Tartu devint donc une
université soviétique. L’école sémiotique de Tartu fut fondée dans les
années 1960 par Youri Mikhaïlovitch Lotman, diplômé de l’université de
Léningrad, mais à qui la politique antisémite des années 1950
interdisait de trouver un poste en Russie. Comme à cette même époque
l’Estonie recrutait des professeurs de russe dans le cadre d’une
politique de russification, il put y obtenir un poste, et après la
mort de Staline il put être nommé à l’université, où il enseigna pendant
tout le reste de sa carrière. Il résida à Tartu jusqu’à sa mort en 1993.

Le récit d’Olga Sedakova commence lorsqu’elle apprend la mort de Youri
Mikhaïlovitch Lotman, et décide de se rendre à son enterrement à
Tartu, d’où le titre du livre. Ce voyage n’ira pas sans moult
difficultés, dont le franchissement clandestin et pédestre de la
frontière russo-estonienne. En 1993 l’URSS n’existe plus, mais sa
bureaucratie a encore de beaux restes. La destruction des rapports
humains et le broyage des personnalités par l’oppression communiste
exercent encore tous leurs effets. Le récit de Sedakova peint des
personnages qui ont tellement perdu l’habitude de la liberté et du
libre arbitre qu’ils n’en ont aucune envie, et d’autres qui malgré
tout, ou peut-être d’autant plus, restent civils, charmants,
compréhensifs.

Les notes abondantes, érudites et éclairantes du traducteur Philippe Arjakovsky aident bien à s’orienter dans le contexte historique, politique et scientifique du récit, ainsi qu’à identifier et situer les nombreuses citations poétiques ou philologiques, explicites ou implicites, d’Olga Sedakova. J’en retiendrai une parmi des dizaines, que Sedakova estime très caractéristique de la Russie contemporaine (de toujours ?) : « Tout doit se dérouler lentement et de travers, afin que l’être humain ne s’enorgueillisse » (Vénédict Vassiliévitch Iéroféev, dit Vénitchka, auteur du roman Voyage à Pétouchki).

La présentation et la typographie de ce tout petit livre sont fort
agréables. Outre le texte principal, il comporte deux essais de
l’auteur : Poésie et anthropologie et Quelques remarques sur l’art de la traduction. Je ne saurais trop vous le recommander.

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