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Un livre de Libero Zuppiroli
La bulle universitaire — Faut-il poursuivre le rêve américain ?
Une critique de l’excellence universitaire contemporaine
Article mis en ligne le 17 mai 2010
dernière modification le 19 mars 2016

par Laurent Bloch
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Licence : CC by-nd

Dans ce petit livre publié à Lausanne par les Éditions d’En bas, Libero Zuppiroli, professeur de physique à la très réputée École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), narre l’adoption, irréfléchie à son avis, par les universités européennes, de ce qu’elles auraient supposé être le modèle américain. Plus précisément, il s’agit de la transformation, au cours des quinze dernières années, de la vénérable et respectée EPFL pour qu’elle adopte ce modèle, transformation accomplie avec un succès qui, aux dires du professeur Zuppiroli, confirmés par la position de l’école dans les classements du Times et de Shangaï, a excédé toutes les espérances : « L’opération est parfaitement réussie et l’École est définitivement engagée dans une course vers l’excellence, alimentée par les recrutements de professeurs jeunes, ambitieux, acquis aux valeurs de la compétition et du leadership et opérant sur des sujets de recherche à la mode... » (p. 62). Le recrutement aux postes stratégiques de professeurs formés aux États-Unis a grandement contribué au résultat.

Quelle est la teneur de cette transformation ? le passage d’une pratique universitaire tournée vers la science à l’ère du management scientifique et de la recherche à haut débit (à flux tendus ?). Zuppiroli cite (p. 30) le CV de 53 pages d’un tel « professeur manager », classé par la base de données ISI Web of knowledge au 163e rang des 1120 scientifiques de sa discipline : coauteur d’à peu près 630 articles et 9 livres, il a pendant les années 1995-1996 été invité à une trentaine de conférences internationales où il a présenté ses résultats, de la Corée au Canada et du Japon à la Suède, cependant qu’il publiait 57 articles dans des revues internationales à comité de lecture, tout en enseignant à l’EPFL, en y dirigeant un institut, en dirigeant un grand laboratoire à 700 km de Lausanne, sans compter de nombreuses autres fonctions de conseiller dans différents organismes publics et privés.

Si l’on évalue l’activité de ce professeur-manager à l’aune de la science d’hier, le constat risque bien de s’imposer qu’il n’a guère eu de temps pour une activité intellectuelle à l’ancienne mode, que pour lui l’action a pris le pas sur la pensée, que le pouvoir l’a plus intéressé que le savoir (qui ennuie tout le monde), et que pendant les trajets en avion entre les conférences il a surtout travaillé ses présentations Powerpoint, outil principal de la science new style.

Arrivé là, le lecteur de Zuppiroli risque fort de conclure que tout cela relève de l’imposture intellectuelle ; c’est qu’il n’aura pas compris ce que sont les quatre piliers de la science contemporaine, qui ne peuvent être nommés que dans la nouvelle langue scientifique dérivée de l’anglais, le globbish (p. 31) :

- Networking : l’art de construire des réseaux de chercheurs de portée internationale. Ainsi, les 57 articles du professeur cité par Zuppiroli pour la période 1995-1996 sont cosignés par 197 auteurs.
- Fundraising : l’art de ramasser de l’argent.
- Marketing : l’art de faire savoir que l’on est le meilleur.
- Management : pour faire prospérer une entreprise aussi importante il faut maîtriser la gestion tant des finances que des hommes.

Fort bien, dira-t-on alors à Libero Zuppiroli, mais qui fait le vrai travail ? parce que malgré tout il y en a, et même on peut dire que la production scientifique n’a jamais été aussi importante qu’aujourd’hui, au moins en volume. Or pour faire ce travail de recherche il ne faut en tout cas pas trop compter sur les étudiants solvables des pays riches, qui ont parfois déjà payé des droits d’inscription faramineux pour accéder aux meilleurs instituts de la nouvelle science, et qui pensent de toute façon qu’à partir du moment où ils ont été admis on ne va pas en plus leur demander de travailler pour obtenir leur diplôme.

D’ailleurs, nous explique Zuppiroli (p. 84), l’offre de formation s’adapte à la clientèle : cela s’appelle les accords de Bologne, conclus en 1999 par les ministres de l’enseignement supérieur européens, hors de toute concertation avec les milieux universitaires concernés, pour uniformiser les cursus des universités européennes selon le format anglo-saxon. La version française du cursus en question s’appelle LMD : licence en trois ans, master en deux ans, doctorat en trois ans. Grâce à ce système, « l’université européenne devrait prendre l’aspect d’une gigantesque chaîne de supermarchés où les nouveaux étudiants, clients consommateurs de savoir, pourraient partout accéder aux mêmes produits et acquérir des diplômes voisins...

L’uniformité produit les mêmes effets pour les diplômes universitaires que pour les légumes vendus en supermarché : c’est le triomphe de la tomate bien calibrée insipide et hors sol que l’on appelle abusivement tomate hollandaise, car de nos jours elle est produite partout. » Partout triomphent les études les plus courtes et les moins originales, assorties de la baisse des exigences pour obtenir les diplômes. Quant aux ambitieux professeurs experts en leadership et en communication, ils considèrent l’enseignement comme une perte de temps dont il convient de se débarrasser dans toute la mesure du possible, par exemple en le sous-traitant à des chargés de cours recrutés pour de petits boulots.

Cela dit, « la mobilité des étudiants à travers l’Europe n’a pas beaucoup crû avec les accords de Bologne. En fait, la mobilité est surtout une affaire d’argent pour des voyages et des logements. Seuls les parents et les établissements les plus riches peuvent offrir des possibilités réelles de mobilité aux étudiants.

Le vrai but de cette opération universitaire est à terme la baisse du salaire des diplômés. Quand règne l’uniformité, celui qui est embauché, c’est celui qui a le moins d’exigences... Dans les années 1970, les revenus du travail représentaient les 2/3 des revenus mondiaux alors que dans les années 2000, les revenus du travail n’en représentent plus qu’un tiers. » (p. 85).

Mais alors, qui réalise vraiment le travail de recherche, qui produit la substance des trente articles annuels du professeur-manager et de ses « pauvres points » ? Parce qu’il s’agit d’un vrai travail, qui exige de nombreuses nuits blanches et ne rapporte pas grand-chose. Si j’en juge par les signatures des articles des revues à comité de lecture du domaine informatique qui me tombent sous les yeux, les sources de thésards et de stagiaires post-doctoraux qui acceptent de travailler jour et nuit comme des forçats pour des rémunérations misérables se trouvent, de plus en plus, en Chine, en Inde, dans quelques pays arabes et orientaux et en Russie. C’est la même chose en biologie et en bioinformatique, pour ce que j’en ai vu. Mes observations personnelles rejoignent celles de Zuppiroli (pp. 37-38).

Libero Zuppiroli, dans une interview au journal helvète Le Temps, n’exprime pas un grand enthousiasme pour cette évolution et ses brillants résultats : « Disons que je vis une histoire d’amour contrariée : quand je suis arrivé, je suis tombé amoureux de l’EPFL. C’était une femme en pleine maturité, ayant beaucoup de classe, d’humanité, de pudeur aussi – les chercheurs ne s’affichaient pas spécialement. Un accent mis sur l’enseignement, la formation des élites locales… Et tout à coup, à cause des politiques, on l’a surmaquillée, on a raccourci ses jupes… Je ne me sens plus chez moi, mais j’ai continué mon travail, j’ai dirigé mon laboratoire, et écrit
mes traités… »

Mais, pourra-t-on objecter à Zuppiroli, vous critiquez l’application en Europe du modèle universitaire américain, mais vous ne pouvez pas nier que Harvard, Stanford, le MIT et Caltech soient de formidables pépinières de prix Nobel, des antres de savoir ? Certes, répond l’auteur (pp. 89-91), et d’ailleurs un professeur à Stanford a sans doute plus de liberté intellectuelle que son collègue européen. Comme la quinzaine d’universités américaines qui occupent le dessus du panier croulent sous des monceaux de dollars et jouissent d’une réputation telle qu’aucun chercheur au monde ne peut résister à une offre qui en émane, et qu’en outre les comités de lecture des meilleurs journaux scientifiques et les différentes instances de financement sont à leurs pieds, ne serait-ce que parce qu’ils en sont issus, leur succès est assuré. Et de surcroît, l’enseignement n’y est plus un problème, « car dans ces établissements d’élite les étudiants du premier et du second cycles (undergraduates) sont relativement peu nombreux (un à trois étudiants par membre du corps enseignant toutes catégories confondues). » (p. 90).

Qu’est-ce qui empêche les universités européennes d’en faire autant ? « La réponse est simple : l’École et l’Université sont encore conçues en Europe comme des services publics destinés à augmenter les capacités culturelles des populations locales. » (p. 91). Créée en 1853 sur le modèle de l’École centrale de Paris, puis rattachée à l’université de Lausanne, l’EPFL a été formée par une inspiration que ses créateurs ont puisée à deux sources : l’université allemande, conçue par Humboldt comme une république des professeurs, et dont on peut rappeler qu’elle a servi de modèle aux meilleures universités américaines, et l’école d’ingénieurs française, incorporée au modèle républicain pour mettre l’enseignement scientifique au service de la nation.

Les derniers chapitres du livre de Libero Zuppiroli sont consacrés à un projet utopique : la fondation d’une institution universitaire d’enseignement et de recherche, baptisée Utopia, où seraient mises à nouveau au premier plan les exigences de l’esprit, la pensée plutôt que l’action, la liberté de la recherche plutôt que de rejoindre les « hordes de fourmis qui suivent tristement, en longues files, les chemins balisés des nanosciences, des biotechnologies et des sciences cognitives. » (p. 127). Utopia restera « attachée aux accords de Bologne », mais pas ceux de 1999, ceux de 1230, « qui établirent l’Université médiévale de Bologne dans son autonomie et ses structures démocratiques. » (p. 112).

Bref, ce livre est un pamphlet salubre qui invite à soumettre à la « disputatio médiévale » (p. 119) certaines des idées peut-être un peu trop vite considérées comme évidentes au sujet de la nécessaire (de toute façon nécessaire) réforme du système universitaire français.

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