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Édition :
Révolution cyberindustrielle en France
Présentation du livre paru aux Éditions Economica
Article mis en ligne le 15 février 2015
dernière modification le 7 avril 2015

par Laurent Bloch
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Licence : CC by-nd

 Pourquoi j’ai écrit ce livre

L’impulsion immédiate vint d’Olivier Kempf, dans les couloirs du Forum international de la Cybersécurité en 2014 à Lille, qui me proposa d’écrire sur les chances qu’avaient les pays européens de rester indépendants à l’ère de la troisième révolution industrielle, celle du microprocesseur et du logiciel, en d’autres termes de l’informatique [1]. Cette invitation réveilla le souvenir de la lecture du rapport au Sénat de Madame Catherine Morin-Desailly, sénatrice de la Seine Maritime, intitulé L’Union européenne, colonie du monde numérique ?, un texte informé, argumenté et rigoureux qui aurait dû sonner le tocsin (il est significatif que les rares élus nationaux qui expriment une conscience certaine de la gravité de notre situation face à l’évolution du monde soient des femmes : outre Catherine Morin-Desailly, citons Laure de la Raudière et Corinne Erhel, ainsi nous aurons tous les principaux groupes).

Je me mis au travail.

 Un nouveau juin 1940 ?

Depuis vingt ans nous vivons une révolution culturelle engendrée par l’irruption dans toutes les activités humaines de l’Internet et par conséquent de l’informatique. Cette extension du monde informatisé crée un nouvel espace, le cyberespace. Les répercussions de cette révolution sont comparables à celles de l’invention de l’écriture, de la machine à vapeur, de l’électricité. Les nations qui sauront en tirer profit en accomplissant leur révolution cyberindustrielle seront les grandes puissances de demain, celles qui la négligeront resteront sur le bord du chemin, comme autrefois la Chine et l’Empire Ottoman, laissés pour compte des révolutions industrielles du XIXe siècle.

Pour le dire brièvement, l’informatique bouleverse l’économie, la culture, la stratégie militaire, le commerce international, et face à ce bouleversement les élites politiques, intellectuelles et économiques françaises regardent, nostalgiquement mais résolument, vers le passé, ce qui nous met, pour reprendre une phrase de Christian Saint-Étienne (professeur d’économie au Cnam et conseiller municipal de mon arrondissement), dans une situation de « juin 40 économique ». Mon modeste ouvrage n’a pas la prétention d’être le nouvel appel du 18 juin, mais il voudrait l’inspirer.

En juin 1940 la France disposait, avec son allié britannique, de tout le nécessaire pour redresser la situation : il en est de même aujourd’hui, les capacités intellectuelles et industrielles de notre pays sont considérables, surtout si nous pouvons les combiner avec celles de nos partenaires européens. Mais il manque la conscience de la situation, l’élan mobilisateur, l’impulsion.

Un exemple récent : l’informatique en nuage (cloud computing) bouleverse les usages de l’informatique dans de nombreux secteurs et en diminue de façon spectaculaire les coûts pour les entreprises comme pour les particuliers. Plusieurs entreprises françaises indépendantes, Iliad, OVH, Gandi et d’autres ont depuis le début su prendre des positions de pointe dans cette affaire, en tirant parti d’avantages compétitifs comme la présence d’excellents ingénieurs et un coût de l’énergie plus bas qu’ailleurs en Europe. Mais ces succès sont restés invisibles aux « autorités » pour qui seules comptent les sociétés du complexe militaro-industriel du passé, auxquelles a été attribué un financement public de 150 millions d’euros, pour des projets qui sont déjà en train d’échouer comme on aurait pu s’y attendre en examinant les exploits passés de ces champions nationaux. Et cela en nuisant aux vrais acteurs industriels.

 L’informatique, c’est une industrie lourde et un écosystème de PME

Au cœur de l’ordinateur il y a un microprocesseur constitué de deux à trois milliards de transistors sur un à deux cm2. La conception d’un tel artefact demande de cinq à dix ans de travail à plusieurs centaines d’ingénieurs. L’usine qui peut le fabriquer coûte de cinq à dix milliards d’euros et emploie plusieurs milliers d’ingénieurs et de techniciens. Il y a une vingtaine de telles usines conformes à l’état de l’art dans le monde, deux en Europe, une en France, l’usine STMicroelectronics de Crolles, entre Grenoble et Chambéry. Cette entreprise franco-italienne est régulièrement dans les dix premières places de l’industrie micro-électronique mondiale, et les évolutions récentes lui semblent favorables.

La création d’un logiciel de grande ampleur, tel qu’un système d’exploitation, mobilise des moyens humains d’une importance comparable, des centaines voire des milliers d’ingénieurs pendant des années. On estime généralement qu’un développeur peut écrire de 5 à 10 000 lignes de programmes par an, un système tel que Windows compte plus de 30 millions de lignes, il suffit de faire la division, et de tenir compte de l’effort de coordination nécessaire à la cohérence de l’ensemble.

 Le paradoxe informatique

Selon un paradoxe apparent, un des résultats de cet effort industriel massif est la disponibilité d’ordinateurs complets de la taille d’une pièce de deux euros, architecture 32 bits, avec WiFi, Bluetooth et système d’exploitation complet, pour moins de cinq euros (par quantité), ce qui permet à une PME de se lancer dans une production industrielle sur un marché spécialisé avec un investissement de départ minime. C’est sans doute ainsi qu’a démarré Withings, entreprise française aujourd’hui au premier rang mondial des objets domestiques connectés (pèse-personne, montre, tensiomètre...).

Le même paradoxe joue pour le logiciel : si la création d’un système d’exploitation complet est un investissement énorme, le logiciel libre transforme l’écosystème en profondeur, en proposant des bibliothèques de programmes réutilisables tout faits qui permettent à une petite équipe de réaliser rapidement une nouvelle application. Toutes les nouvelles entreprises de l’Internet, de Google et Facebook, ont bâti leurs systèmes sur une base de logiciels libres, à commencer par Android.

 Rapport de forces mondial

Le livre décrit l’évolution du rapport de forces mondial : l’hégémonie américaine, son vacillement devant le Japon pendant les années 1980 et la manière dont elle fut rétablie à partir des années 1990. S’y ajoute aujourd’hui l’ascension chinoise, massive mais à laquelle manquent encore pour quelques années des facteurs cruciaux.

S’il n’y a que six entreprises capables de fabriquer des microprocesseurs de pointe dans leurs vingt usines, il n’y a que quatre entreprises pour produire les machines à fabriquer les microprocesseurs, dont le néerlandais ASML qui détient les deux tiers du marché mondial, et seules trois entreprises produisent les optiques de haute précision au cœur de ces machines, les japonais Nikon et Canon et l’allemand Zeiss. La nécessité d’obtenir des licences d’exportation pour ces matériels freine l’entrée de la Chine sur le marché des composants de pointe.

À côté des deux cyberpuissances, j’ai identifié quatre cyberdragons informatiques : la Corée du Sud et Taïwan viennent au second rang derrière les États-Unis pour la micro-électronique, suivis par Israël et Singapour. Ces quatre pays ont en commun un territoire exigu entouré de voisins peu amicaux, et d’avoir tout misé sur l’éducation de leur population, ce qui leur permet d’occuper des positions de premier plan tant dans la conception que dans la production de systèmes matériels et logiciels.

À côté de ces six pays qui mènent la révolution cyberindustrielle tambour battant, l’Europe et le Japon, pourtant dotées de toutes les capacités nécessaires, semblent étrangement en retrait. L’Inde, malgré quelques positions intéressantes dans les services, souffre de son système social encore archaïque qui incite ses meilleurs ingénieurs à émigrer. La Russie n’est présente que sur quelques créneaux étroits : logiciels antivirus et malfaisants.

 Importance du système éducatif

Toute la révolution cyberindustrielle s’inscrit dans le contexte du passage de la mobilisation de la main d’œuvre à celle du cerveau d’œuvre, pour reprendre la terminologie proposée par l’Institut de l’Iconomie. Pour le dire brièvement, toutes les tâches répétitives ont vocation à être automatisées, et l’emploi se concentrera de plus en plus vers des travaux de conception, de maintenance, de service, de relations humaines et d’intermédiation.

Cette évolution déjà bien amorcée de l’offre d’emploi appelle une transformation du système éducatif. Le rôle central de l’informatique dans la nouvelle économie exige que tout un chacun y soit initié, pas seulement par l’usage des logiciels de bureautique ou d’accès aux services en ligne, mais surtout par l’apprentissage de la programmation des ordinateurs, seule voie vers la compréhension de ce qui se joue dans le cyberespace. Un pays comme l’Angleterre a décidé d’introduire cet enseignement dans tous ses établissements secondaires, la France doit faire de même.

En bref, notre pays dispose en abondance de tous les ingrédients nécessaires au succès dans la révolution cyberindustrielle, il ne faut plus qu’en stimuler la conscience et en mobiliser la volonté.

Notes :

[1Assez vite il me fallut renoncer (provisoirement) à l’Europe : outre qu’il m’aurait fallu 800 pages là où l’éditeur pensait plutôt (raisonnablement) à 180, réunir sur nos 27 pays partenaires une documentation équivalente à ce que je savais de la France aurait demandé des années. Je me suis donc pour l’instant limité à la situation de la France, sans pour autant renoncer à évoquer nos relations avec tel ou tel pays européen, ni à observer ce qui se passe ailleurs dans le monde, ni à analyser l’expérience industrielle américaine, puisqu’il est difficile de penser l’informatique sans observer le rôle déterminant des acteurs américains du domaine, et ce depuis plus de soixante ans.

P.S. :

Vous pouvez consulter en ligne ici la bibliographie complète du livre.

Lien pour commander ce livre.


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Révolution cyberindustrielle en France
Patrick Besenval - le 20 février 2015

Comme toujours tes positions sont stimulantes. Et tu me permettras d’éprouver un plaisir et un amusement tout particulier à voir sur ta couverture ... un pavillon du Futuroscope à la création duquel j’ai participé pendant quinze ans...



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