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Se résigner à être un idiot en informatique
Article mis en ligne le 9 septembre 2013
dernière modification le 3 août 2017

par Laurent Bloch
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Ce qu’il y a de bien avec l’informatique, c’est que l’on est toujours un idiot, au moins par rapport à un autre. Ainsi, je connais quantité de gens qui sont idiots par rapport à moi, et je suis moi-même idiot par rapport à plein de gens que je connais.

 Ah, le bon temps de la ligne de commande...

Il en est ainsi depuis l’origine des temps, mais les interfaces graphiques (dites aussi « cliquodromes ») ont aggravé la situation. En effet, avec les interfaces à ligne de commande, on savait définir des langages de commande dotés d’une syntaxe univoque et d’une sémantique explicite. Si la commande était incorrecte syntaxiquement, l’interprète pouvait émettre un message d’erreur relativement clair. Et si le sens de la commande débouchait sur un échec, de même. Mais quelle grammaire pour une interface graphique ? Hier encore, ma tendre épouse avait cliqué sur un endroit indéterminé de sa fenêtre Firefox, ce qui avait fait disparaître sa barre de menus (et aussi une part de sa tendresse). Pour la faire réapparaître (la barre de menu), la solution était : clic droit sur un espace vide de la barre des onglets et sélection de l’entrée « Barre de menus ». Il y a des dizaines de recettes de ce genre, et encore faut-il savoir désigner les objets graphiques par le bon nom, ce qui n’est pas le plus simple. Cela défie le bon sens, et tout effort de documentation systématique.

 Idiots de catégorie A et idiots de catégorie B

Si l’on se réfère à l’excellent ouvrage du sociologue Philippe Breton La tribu informatique, les idiots, qui sont 99,99% de la population, se répartissent entre idiots de catégorie A et idiots de catégorie B.

Établir une méthode générale pour déterminer si quelqu’un est de catégorie A ou de catégorie B semble très difficile, mais en première approche sont en catégorie A ceux qui, avant d’appeler au secours, auront accompli tous les efforts raisonnables, en fonction de leur niveau de compétence, pour résoudre leur problème (lecture de la doc., recherche sur Google, expérimentation), tandis que sont en catégorie B les personnages de l’article dont je donnais la référence : ce sont les gens qui ne veulent rien savoir, qui pensent que le succès de leur tentative leur est dû, et qui en outre ne savent pas maîtriser leur agacement pour rester courtois. On le conçoit, quiconque bute sur un obstacle incompréhensible en situation d’urgence risque de basculer dans la catégorie B, d’où il lui sera très difficile de s’extraire pour remonter en catégorie A, c’est comme les oubliettes à double fond.

Je me rappelle qu’un lecteur m’avait fait remarquer que mon manuel de Scheme ne lui indiquait pas comment créer un fichier qui contienne le texte du programme : le problème, c’est que chaque livre sur un sujet déterminé (ici la programmation en Scheme) ne peut pas comporter le mode d’emploi complet des différents modèles d’ordinateurs et de systèmes d’exploitation disponibles, sinon chaque livre aurait plusieurs milliers de pages. La création d’un fichier et l’édition de son contenu sont loin d’être des questions négligeables, mais ne ressortissent pas à l’apprentissage de la programmation.

S’il en est ainsi, c’est parce que l’informatique est un domaine complexe. Le système d’exploitation, qui est souvent dans la coulisse des difficultés rencontrées par les idiots de catégories A et B, est sans doute l’objet le plus complexe conçu par l’homme au vingtième siècle, et jamais ni nulle part l’élève ordinaire de notre système scolaire n’en aura entendu exposer ne serait-ce que les grands principes généraux, sans la compréhension desquels, à un niveau si élémentaire soit-il, les difficultés évoquées ci-dessus ne peuvent relever que de la magie.

 L’initiation tribale est la solution

En fait, tous ces savoirs idiosyncratiques ne peuvent guère s’acquérir que de bouche à oreille et d’œil à écran, d’où l’intérêt considérable de fréquenter un milieu social informatique, et de se rendre à la machine à café. Ce n’est pas satisfaisant intellectuellement, mais hélas c’est ainsi.


Forum
Répondre à cet article
Se résigner à être un idiot en informatique
Jean-Baptiste Voisin - le 3 août 2017

Je pense en lisant cet article au sourire énigmatique de mes jeunes collègues lorsque je les sollicite, dont on ne sait s’il exprime la compassion ou l’ironie.

Se résigner à être un idiot en informatique
Robert Ehrlich - le 12 septembre 2013

Pour ce qui est des messages relativement clairs des interfaces de type ligne de commande, la palme revient sans doute à celui-ci :
Yves.Devillers : not a typewriter
L’intéressé et moi même en rigolons encore.

Ceci dit j’ai toujours considéré que les interfaces graphiques constituaient le stade "nourisson" de l’interface homme-machine : tel l’humain à ce stade de son évolution, le pauvre "utilisateur" montre du doigt (de la souris) ce qu’il veut et crie (clique) pour attirer l’attention.

Se résigner à être un idiot en informatique
Laurent Bloch - le 13 septembre 2013

Yves.Devillers : not a typewriter

L’énoncé est parfaitement compréhensible, et de surcroît vrai.

/bin/sh
Christophe - le 12 septembre 2013

En informatique c’est simple : il y a ceux qui utilisent un shell, et les autres.

Se résigner à être un idiot en informatique
Vincent Quiniou - le 12 septembre 2013

J’ai mis longtemps avant de comprendre ce que mon premier chef d’équipe voulait dire en répétant souvent "Aide-toi et le ciel t’aidera"

au village, sans prétention...
jean-louis coquin - le 12 septembre 2013

et moi qui ne suis plus parisien ---depuis longtemps--- je suis l’idiot du village !
8-)

Un enseignant nous écrit
Aredius - le 12 septembre 2013

Je vous communique ce courrier. Malheureusement des choses proches se produisent depuis plusieurs années dans l’enseignement de l’" informatique". Est-ce que ce sera "durable" ! ?
======================

Les professeurs enseignant
dans les classes de STI2D
du lycée Artaud
25 chemin notre dame de la consolation
13013 Marseille

Mesdames et Messieurs les journalistes,
En accord avec la famille de Pierre Jacque nous vous prions de bien vouloir trouver le communiqué ci-joint.
Ce dimanche 01 septembre, veille de la pré-rentrée scolaire, notre collègue enseignant et ami Pierre Jacque s’est donné la mort. Il a adressé à tout le corps enseignant du lycée avant de commettre cet acte apparemment totalement lié à l’exercice de son métier et longuement réfléchi une lettre d’explication. Nous vous la transmettons dans son intégralité. Son contenu retrace des faits avérés et induit des questions auxquelles nos institutions doivent apporter des réponses concrètes et adaptées. Pierre était âgé de 55 ans, il était père de famille, d’une grande conscience professionnelle et d’une érudition sans limite il supplantait beaucoup d’entre nous dans énormément de domaines (électronique, informatique....). Après discussion entre ses collègues de travail les plus proches, il a été décidé de rendre sa lettre d’explication publique en pages suivantes.
Ses collègues et ami-e-s du lycée.
Nous restons disponibles pour tout renseignement complémentaire.

De Pierre JACQUE
Enseignant d’électronique

Objet : Evolution du métier d’enseignant.

Le 1 septembre 2013
A ma famille, à mes proches
et à tous ceux que mon témoignage intéressera.

Je vous fais part de ma décision de ne pas faire la rentrée scolaire 2013. En effet le métier tel qu’il est devenu au moins dans ma spécialité ne m’est plus acceptable en conscience.
Pour éclairer ma décision je vous décris succinctement mon parcours personnel. Je suis devenu ingénieur en électronique en 1982 à l’âge de 24 ans. Ma formation initiale et surtout mon parcours professionnel m’ont amené à exercer dans la double compétence "hard" et "soft". Le métier prenant et difficile m’a toujours convenu tant que j’avais le sentiment de faire œuvre utile et d’être légitime dans mon travail. Passé la quarantaine la sollicitation de plus en plus pressente d’évoluer vers des tâches d’encadrement et le sort réservé à mes ainés dans mon entreprise m’ont incité à changé d’activité. En 1999 j’ai passé le concours du capet externe de génie électrique et j’ai enseigné en section SSI et STI électronique. Le choc pour moi fut brutal de constater la baisse de niveau des sections techniques en 18 ans passé dans l’industrie notamment pour la spécialité agent technique (niveau BTS ou DUT suivant les cas). Même si le niveau enseigné était bien bas de mon point de vue, ma compétence était au service des élèves et je me sentais à ma place. Une difficulté était quand même le référentiel applicable (le programme) datant des années 80, ambitieux pour l’époque et en total décalage avec le niveau réel des élèves des années 2000. Une réforme semblait souhaitable pour officialiser des objectifs réalistes et orientés en fonction des besoins du marché du travail.
Puis vint la réforme de 2010 mise en place par Luc Chatel et applicable à la rentrée 2011. Pour le coup, le terme réforme est faible pour décrire tous les changements mis en place dans une précipitation totale. L’enseignement des métiers est réduit à peu de choses dans le référentiel de 4 spécialités seulement qui constitue des "teintures" sur un tronc commun généraliste d’une section unique appelée STI2D qui rentre bizarrement en concurrence avec la section SSI. L’électronique disparait purement et simplement. En lieu et place il apparait la spécialité "Systèmes Informatiques et Numériques". Cela ne me pose pas de problème personnel, je maitrise bien le domaine et je l’enseigne même plus volontiers que les classiques problèmes de courant de diode ou de montages amplificateurs. Je me pose quand même la question de la compétitivité de notre pays dans le domaine industriel avec un pareil abandon de compétence. La mise en place de la réforme est faite à la hussarde dans un état d’affolement que l’inspection a du mal à dissimuler. Entre temps le gouvernement a changé sans que les objectifs soient infléchis le moins du monde ou qu’un moratoire soit décidé, ne serait-ce qu’à cause du coût astronomique de cette réforme. En effet il aura fallu réorganiser l’implantation de tous les ateliers de tous les lycées techniques de France, abattre des cloisons, en remonter d’autres à coté, refaire tous les faux plafonds, les peintures et renouveler les mobiliers. Ceci est fait à l’échelle du pays sans que la réforme ait été testée préalablement dans une académie pilote. Début 2011, l’inspection nous convoque en séminaire pour nous expliquer le sens et les modalités de la réforme ; il apparait la volonté de supprimer toute activité de type cours ce qui est la radicalisation d’une tendance déjà bien marquée. On nous assène en insistant bien que l’élève est acteur de son propre savoir, qu’il en est le moteur. Pour les spécialités, donc la mienne SIN entre autre, cela signifie qu’une partie conséquente de l’activité sera de type projet. A l’époque les chiffres restent vagues, il est question de 50% du temps au moins. La nature des projets, la façon de les conduire, la façon de les évaluer ne sont pas évoquées et les questions que posent les enseignants à ce sujet restent sans réponses, nous serons mis au courant après la rentrée de septembre. En attendant l’inspection nous fait entièrement confiance pour continuer comme d’habitude. Je fais remarquer qu’il ne faudra pas tarder car nous préparons les élèves au bac en deux ans et que la connaissance des modalités d’examens est incontournable rapidement après la rentrée pour un travail efficace, c’est-à-dire sans perte de temps. Lors de la réunion suivante, après la rentrée 2011, l’inspecteur répond un peu agacé à la même question "que notre travail c’est d’enseigner et que l’évaluation verra après" (sic). En attendant le travail devant élève est commencé et moi et mes collègues travaillons à l’estime. Le manque de matériel se fait cruellement sentir dans mon lycée, les travaux nécessaires ne seront faits qu’à l’été 2012. Lors d’une réunion aux alentours de février il nous est demandé pour la prochaine réunion d’exposer l’état d’avancement de la réforme et si possible les projets envisagés ou mieux déjà mis en œuvre. A ce moment je viens juste de recevoir un premier lot de matériel et je ne dispose du logiciel correspondant que depuis novembre. La pression amicale mais réelle pour commencer les projets va aller augmentant. J’ai un groupe de 16 élèves et un autre de 15 dans une salle qui est déjà trop étroite pour recevoir proprement 14 élèves en travaux pratiques et avec un matériel réduit qui ne me permet qu’un choix très restreint de sujets. La phase passée en projet sera cauchemardesque pour l’enseignant et la fraction d’élèves sérieux. Le dernier mois de cette année de première sera passé en activités plus classiques. A la rentrée 2012 les élèves sont maintenant en terminale, j’ai les tables de travail prévues dans une salle provisoire de 80 m2 au lieu des 140 m2 prévus. Il est difficile de bouger, le travail en travaux pratiques reste possible et je couvre ainsi la partie communication réseau de référentiel au moyen d’un logiciel de simulation. Je ne dispose pas du matériel support. On me bricole une salle de 150 m2 à partir de deux salles de cours séparées par un couloir et j’attaque les projets dans ces conditions. Le couloir sera abattu aux vacances de février.
Pendant ce temps nous avons appris que la note du bac porterait uniquement sur le projet final est que la note serait constituée de deux parties égales, une attribuée par un jury en fin d’année suite à une soutenance orale avec support informatique, l’autre attribuée par l’enseignant de l’année au vu du travail fourni par les élèves. Les critères d’évaluation portent principalement sur la gestion de projet et la démarche de développement durable. Il est explicitement exclu de juger les élèves sur les performances et la réussite du projet. Ceci appelle deux remarques. La première est que les critères sont inadaptés, les élèves sont incapables de concevoir et même de gérer un projet par eux-mêmes. De plus la démarche de développement durable est une plaisanterie en spécialité SIN où l’obsolescence programmée est la règle. Comment note-t-on alors les élèves ? A l’estime, en fonction de critères autres, l’inspection le sait mais ne veut surtout pas que la chose soit dite. Du coup cette note relève "du grand n’importe quoi" et ne respecte aucune règle d’équité. Elle est attribuée par un enseignant seul qui connait ces élèves depuis au moins un an et compte coefficient 6 ce qui écrase les autres matières. Cela viole l’esprit du baccalauréat dans les grandes largeurs. Je considère que ceci est une infamie et je me refuse à recommencer. L’ensemble du corps inspectoral est criminel ou lâche ou les deux d’avoir laissé faire une chose pareille. Cette mécanique est conçue dans une idée de concurrence entre les enseignants mais aussi entre les établissements pour créer une dynamique de très bonnes notes à l’examen y compris et surtout si elles n’ont aucun sens. Vous avez l’explication des excellents résultats du cru 2013 du baccalauréat au moins pour la filière technologique. Cela fait plus d’un an que je me plains à mon syndicat de cet état de fait. Pas un seul compte-rendu ni localement sur Marseille ni à un plus haut niveau n’en fait mention. Je suis tout seul à avoir des problèmes de conscience. Ou alors le syndicat est activement complice de l’état de fait, le responsable local me dis : "mais non Pierre tu n’es pas tout seul". En attendant je ne vois aucune réaction et ce chez aucunsyndicat. Que penser ? Soit nous sommes muselés, soit je suis le dernier idiot dans son coin.
De toute façon je n’accepte pas cette situation. Je pense au niveau toujours plus problématique des élèves, autrefois on savait parler et écrire un français très convenable après 5 ans d’étude primaire. Aujourd’hui les élèves bachelier maitrisent mal la langue, ne savent plus estimer des chiffres après 12 ans d’études. Cherchez l’erreur. La réponse de l’institution est : "oui mais les élèves savent faire d’autres choses". Je suis bien placé dans ma spécialité pour savoir que cela n’est pas vrai ! Les élèves ne maitrisent rien ou presque des techniques numériques d’aujourd’hui. Tout ce qu’ils savent faire est jouer et surfer sur internet. Cela ne fait pas un compétence professionnelle. Les médias nous rabattent les oreilles sur la perte de compétitivité du pays en laissant entendre que le coût du travail est trop élevé. Cette présentation pèche par une omission grave. La réalité est que le travail en France est trop cher pour ce que les travailleurs sont capables de faire véritablement. Et là la responsabilité de l’éducation nationale est écrasante. Qui osera le dire ? J’essaye mais je me sens bien petit.
J’essaye de créer un maximum d’émoi sur la question. J’aurais pu m’immoler par le feu au milieu de la cour le jour de la rentrée des élèves, cela aurait eu plus d’allure mais je ne suis pas assez vertueux pour cela. Quand vous lirez ce texte je serai déjà mort.
Pierre Jacque
enseignant du lycée Antonin Artaud
à Marseille

Se résigner à être un idiot en informatique
Aredius - le 12 septembre 2013

Ah la machine à café dans les stations spatiales ! et dans les avions.

Ouf, je suis en retraite ! Bon courage aux enseignants d’ ’"informatique" "nouvelle génération"
Ben couillon !

Merci pour ce texte que je vais citer.



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