Données pour la guerre économique Chine - États-Unis
Article mis en ligne le 29 novembre 2020
dernière modification le 18 février 2021

par Laurent Bloch

  Une bataille dans la guerre économique Chine - États-Unis

 13 août 2018 : Trump signe, au nom de la sécurité nationale, un « ordre exécutif » qui, entre autres dispositions, bannit Huawei et ZTE du déploiement des réseaux 5G américains ;
 novembre 2018 : les services de sécurité américains déconseillent l’usage de téléphones mobiles Huawei et ZTE ;
 le 5 décembre 2018, arrestation au Canada de Meng Wanzhou, directrice financière de Huawei et fille du PDG Ren Zhengfei ;
 parallèlement, des pressions sont exercées sur les alliés occidentaux pour qu’ils adoptent des mesures similaires, et beaucoup y succombent à des degrés divers, dont l’Allemagne et la France ;
 le 15 mai 2019, Huawei sur une liste d’entreprises interdites d’achat de technologies américaines, et donc privé d’Android ;
 ARM, concepteur des microprocesseurs les plus répandus dans le monde, annonce l’arrêt de toute collaboration avec Huawei.

  Espionnage par portes dérobées

 Les télécommunications mondiales passent par l’Internet ;
 le fonctionnement de l’Internet repose sur des routeurs, qui sont des ordinateurs spécialisés, produits par Cisco, Huawei, Microtik, etc.
 espionner échanges par Internet d’un adversaire (ou d’un partenaire) en accédant furtivement aux routeurs utilisés est tentant ;
 il existe de multiples moyens, matériels ou logiciels, donc tout le monde le fait ;
 l’État qui utilise le plus ses industriels pour espionner le monde entier, ce sont les États-Unis, par le truchement des grands opérateurs de l’Internet, par la vertu du Patriot Act et du Cloud Act, et par la relève des câbles transocéaniques ;
 la présence dans les équipements de télécommunications de dispositifs de prise de contrôle à distance (autre nom des portes dérobées) est une exigence réglementaire de l’UIT.

(milliards $) CA 2012 CA 2013 CA 2014 CA 2015 CA 2017 CA 2020
IBM 104 100 93 82 80 77
Effectifs 431 000 380 000 378 000 380 000 353 000
HP 104 112 111 139 98 84
Effectifs 317 000 302 000 315 000 94 000 112 000
Apple 156 171 183 234 230 275
Effectifs 80 000 98 000 115 000 123 000 147 000
Microsoft 74 78 86 94 90 143
Effectifs 127 000 118 000 118 000 124 000 166 000
Google 50 60 66 75 90 183
Effectifs 50 000 57 000 67 000 79 000 135 000
Amazon 61 74 89 107 178 386
Effectifs 183 000 230 000 566 000 1 300 000
Cisco 46 48 47 49 48 52
Effectifs 73 000 70 000 72 000 74 000 76 000
Huawei 35 39 47 61 75 122
Effectifs 170 000 180 000 194 000
Facebook 5 8 12 18 28 86
Effectifs 6 800 10 000 13 600 20 600 53 000

  Télécommunications : conversion à l’Internet

  • 2000 : téléphonie à l’ancienne :
    • leaders européens : Alcatel, Siemens, Ericsson et Nokia,
    • suiveurs américains : Nortel, Lucent, Motorola et Cisco ;
  • 2010, conversion à l’Internet :
    • Alcatel et Lucent ont fusionné en 2006, passés d’un CA de 60 milliards d’euros (à eux deux) à 15 milliards, avec la suppression de 150 000 emplois ;
    • Nortel (32 milliards d’euros en 2000) a fait faillite, Motorola a bradé ses activités dans le secteur, Nokia et Siemens en recul,
    • Cisco prend la tête,
    • Apple a révolutionné le téléphone ;
  • 2018 :
    • Huawei a pris le dessus, largement,
    • Nokia a racheté Alcatel-Lucent en 2016 : au royaume des aveugles...
    • Cisco, l’IBM des réseaux ?

  La vraie cible ne serait-elle pas l’Europe ?

 Huawei possède une avance sérieuse pour la technologie 5G ;
 Samsung et Ericsson sont également présents ;
 les opérateurs et industriels américains sont très en retard ;
 les opérateurs européens sont à un bon niveau...
 ... grâce aux technologies Huawei (et Samsung et Ericsson) ;
 l’interdiction de travailler avec Huawei, imposée par l’application extra-territoriale du droit américain, rétrograde les opérateurs européens au niveau américain ;
 ceci est la conséquence de la faiblesse industrielle de l’Europe, hormis Ericsson et Nokia, affaiblis, et Microkit, bien petit ;
 la taille du marché intérieur chinois met Huawei à l’abri de l’effondrement ;
 Huawei a déjà dans les cartons son propre OS de substitution : Hongmeng OS, en construction depuis 2012.

  Et pour les semi-conducteurs ?

(milliards $) CA Effectif Processus date annoncée
Intel 71 10nm 06/2019
7nm 2021
GlobalFoundries 5,5 14nm en production
TSMC 33 5nm en production
UMC 4,1 14nm en production
STMicroelectronics 9,7 28nm en production
Samsung 73 7nm en production

On lira avec profit deux analyses récentes sur ces sujets, celle de Jan-Peter Kleinhans et Nurzat Baisakova pour la fondation “Neue Verantwortung”, et celle de Mathieu Duchâtel pour l’Institut Montaigne.

  Un précédent : guerre économique nippo-américaine, 1985-1995

 1973 : Telex gagne un procès contre IBM, contraint de publier ses interfaces ;
 1974-1990 : essor technologique japonais ;
 1985 : accords du Plaza, dévaluation du dollar contre le yen et le mark ;
 1986 : Intel met fin aux accords de seconde source ;
 1987 : Reagan double les droits de douane pour l’importation des ordinateurs japonais ;
 fin des années 1980 : Semiconductor Industry Association et Semiconductor Research Corp. redressent l’industrie américaine des semi-conducteurs, à grand renfort de financements publics (DoD), IBM contre-attaque sur les plans juridique et technique, le Japon abandonne le terrain de l’informatique de pointe ;
 1990 : éclatement de la bulle spéculative japonaise ;
 1995 : la PIB japonais était à 70 % du PIB américain, aujourd’hui 30 %.

  Les armes de la riposte américaine (toujours d’actualité)

 Sous couvert de libéralisme, intervention étatique constante, notamment par les crédits militaires ;
 grâce à l’hégémonie du dollar, ces déficits budgétaires abyssaux sont financés par les autres pays ;
 l’Europe, second PIB et premier marché mondial, est hors d’état d’avoir une dette, donc une monnaie ;
 de ce fait les États-Unis soumettent à leurs tribunaux les acteurs mondiaux, par exemple pour le boycott de l’Iran ;
 la puissance allemande est fragile : industrie de la seconde révolution industrielle, excédentaire aux dépens des autres pays européens ;
 aucun front uni d’opposition possible : quelle monnaie, quelle politique, quelle défense ?

  Points faibles de la politique américaine

 Trump détruit un système mondial totalement contrôlé par les États-Unis, que ses prédécesseurs ont mis 70 ans à édifier ;
 Trump combat ses alliés et cajole ses ennemis ;
 Trump prétend restaurer l’industrie de la seconde révolution industrielle, par le pétrole, l’acier, le charbon et l’aluminium, mais il inquiète les vrais leaders de l’économie américaine, au premier rang desquels l’industrie informatique, qui croît au rythme de 7,7 % par an ;
 un déficit abyssal, même financé par d’autres, est une épée de Damoclès (dont la chute entraînerait une récession mondiale) ;
 les puces 5nm du dernier iPhone sont fabriquées dans une usine taïwanaise (TSMC) par des machines néerlandaises (ASML) selon des plans conçus en Angleterre par une entreprise (ARM) récemment achetée par un fonds japonais (Softbank) puis par le concepteur américain de cartes graphiques Nvidia ;
 la question de Taïwan est très dangereuse ;
 les Américains n’ont jamais été les meilleurs en fabrication ;
 Google conteste l’embargo sur Android au nom de la sécurité nationale américaine.

  La révolution cyberindustrielle

Qu’est-ce qu’une révolution industrielle ?

Bertrand Gille, Michel Volle :

 Avènement d’un nouveau système technique ;
 modification de la fonction de coût des entreprises ;
 rôle du capital (qui est du travail en stock) :
 agriculture traditionnelle : reproduction à grand peine,
 industrie du système technique moderne (XIX et XX siècles) : accumulation,
 industrie informatisée : le capital, seul facteur de production ;
 bouleversement des institutions juridiques, éducatives, politiques.

Trois révolutions industrielles :

 fin XVIII siècle : chimie, acier, machine à vapeur ;
 fin XIX siècle : électricité, moteur à combustion interne ;
 fin XX siècle : microprocesseur, logiciel, réseau, en un mot
informatique.

  Révolution industrielle ou cycles de Kondratiev

 Bertrand Gille a identifié trois périodes d’un siècle chacune, les trois révolutions industrielles de l’ère actuelle ;
 Nikolaï Kondratiev a isolé des cycles de cinquante ans, selon lesquels se succèdent prospérité, récession, dépression et nouvel essor ;
 chaque révolution industrielle correspond à deux cycles de Kondratiev, avec des ajustements, et des décalages selon les pays ;
 à chaque cycle, à chaque révolution correspondent des technologies spécifiques qui bouleversent non seulement l’économie, mais aussi les instititions et la société dans son ensemble.

  Comment l’informatisation du monde change l’économie

Fonction de production des entreprises informatisées :

 tout ce qui est répétitif est automatisé ;
 travail humain : conception, maintenance, services ;
 investissement : réalisé presqu’entièrement avant d’avoir rien vendu ;
 coût marginal : proche de zéro ;
 rendements croissants ;
 d’où : concurrence monopolistique (Michel Volle).

  L’Union européenne, colonie du monde numérique ?

 Au XVIII siècle la Chine produisait 30 % de la richesse mondiale et l’Inde 20 % ;
 après la première révolution industrielle elles étaient les deux pays les plus pauvres du monde.

C’est ce qui nous menace si nous ne prenons pas le virage cyberindustriel :

 adapter notre système éducatif ;
 adapter notre fonctionnement économique ;
 adapter nos institutions.

Un rapport de la sénatrice Catherine Morin-Desailly.

  Concurrence monopolistique

C’est le régime qui prévaut avec le système technique contemporain.

 Investissement initial considérable avant d’avoir vendu un seul exemplaire du produit ;
 donc risque : remise en jeu de tout le capital à chaque lancement ;
 coût marginal de chaque exemplaire proche de zéro ;
 le gagnant ramasse tout.

Seul moyen d’échapper au monopole : différenciation, spécialisation.

  Concurrence monopolistique

Les entreprises qui ne se convertissent pas au nouveau système technique sont condamnées à disparaître :

 Kodak ;
 taxis parisiens...

Ou celles qui sont mal converties :

 Nokia ;
 La Redoute.