Blog de Laurent Bloch
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Un film d’Olivier Assayas :
Après Mai
Une véracité déprimante
Article mis en ligne le 17 novembre 2012
dernière modification le 21 mars 2013

par Laurent Bloch
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Le lendemain de sa sortie, je suis allé voir le dernier film d’Olivier Assayas, Après Mai. D’après l’auteur, le scénario est largement inspiré par son expérience personnelle. Plus âgé qu’Olivier Assayas, j’ai vécu ces mêmes événements en mai 68 et après. J’ai fait des choses comme celles que font les personnages du film, j’ai pensé comme eux (si on peut appeler ça penser), je me suis soumis à la même discipline totalitaire et stupide, j’ai fréquenté le même genre de personnages, comme eux je suis passé à côté de l’amour et de la vocation. Olivier Assayas raconte qu’il fut sauvé par le dessin et le cinéma. Moi ce fut par l’informatique.

Dans la salle, outre ma compagne et moi, il y avait en tout et pour tout une dizaine d’étudiantes américaines. En sortant je me suis permis de leur adresser la parole pour leur confirmer la véracité et le réalisme du film qu’elles venaient de voir. J’étais profondément déprimé d’avoir subi la reviviscence de ces très mauvais souvenirs. Il a bien fallu un dîner dans un des meilleurs restaurants des environs de Poitiers (Passions et gourmandises à Saint-Benoît) pour me remettre sur pieds.

Comme Olivier Assayas l’a expliqué sur France Culture, il y avait deux sortes de militants : ceux qui avaient déjà été reçus aux concours qui les plaçaient dans l’élite, et qui ont pu se recaser sans trop de soucis après quelques années de foucades [1]. Et ceux qui avaient pris les choses trop au sérieux, plaqué famille et études, et qui ont payé, et qui pour certains paient encore le prix fort. Pour ce qui me concerne j’ai atterri un peu entre les deux, ni dans l’élite ni dans les cas sociaux, et je n’ai qu’à m’en féliciter : si j’avais suivi les études qui s’ouvraient à moi à l’époque, je n’aurais peut-être pas rencontré l’informatique, une découverte qui fut la chance de ma vie.

Ce qui m’a crevé le cœur en voyant ce film, c’est de revivre des choses que j’avais soigneusement oubliées. Ces situations sont jouées par des acteurs pour la plupart amateurs sans expérience, ce qui ajoute encore à l’effet de vérité de la représentation. Les personnages évitent toutes les occasions qui se présentent à eux de faire ce dont ils ont vraiment envie, d’aimer qui les aime, bref d’avoir une jeunesse un tant soit peu heureuse. Ils ingurgitent le catéchisme révolutionnaire comme s’il s’agissait d’un vrai savoir, qui pourrait leur permettre de comprendre le monde, alors que l’indigence de ce charabia ne peut leur échapper.

Il me semble que la trajectoire de ces personnages procède de ce qu’ils ne s’aiment pas, qu’ils ne se jugent pas dignes d’être aimés, pas dignes d’accéder à de vrais savoirs, de faire de vraies choses créatrices et intéressantes. La démarche est pascalienne : « Si vous voulez croire, abêtissez-vous... ». Ils ne se jugent pas dignes de mieux que cela. Si l’on en revient au référent, c’est ainsi que certains des étudiants qui étaient vraiment engagés dans le mouvement de mai ont pu se soumettre avec servilité aux normaliens qui menaient la danse, parce qu’ils étaient, eux, dignes d’avoir une pensée personnelle. Cette servilité est montrée crûment dans le film, lorsque le personnage de Christine (joué par Lola Creton, une des rares actrices professionnelles du film), fait les courses, la cuisine, la vaisselle et le secrétariat pendant que les hommes du groupe élaborent le plan de la révolution. Gilles, le personnage central, pourrait aimer Christine, Christine aimerait bien qu’il l’aime, mais tout échoue dans le tournage d’un film minable avec des nazis qui se battent contre des dinosaures sur un U-boot.

Parmi les contemporains de mai 68, ceux qui en sont restés à la participation aux AG et à la libération de la parole ont pu en garder un souvenir heureux, mais ceux qui ont mis le doigt dans l’engrenage du militantisme ont fait la sale expérience que décrit excellemment le film d’Olivier Assayas.

Notes :

[1Je n’ignore pas qu’Alain Geismar a suivi un chemin plus difficile.




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