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Blog de Laurent Bloch
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Un film soudanais de Suhaib Gasmelbari
Talking About Trees
Article mis en ligne le 19 décembre 2019

par Laurent Bloch
Que sont donc ces temps, où parler des arbres est presque un crime
Puisque c’est faire silence sur tant de forfaits !

Bertolt Brecht, À ceux qui viendront après nous

Le soulèvement populaire soudanais de ces derniers mois, qui a renversé le dictateur Omar el-Bechir, nous rappelle qu’avant le coup d’État qui l’a porté au pouvoir en 1989, le Soudan avait connu plusieurs épisodes démocratiques, entrecoupés de périodes dictatoriales moins sévères. La dictature renversée en avril de cette année 2019, qui associait harmonieusement la terreur politique, le génocide des minorités ethniques au Darfour et au Sud-Soudan, l’obscurantisme religieux et le rétablissement à visage découvert de l’esclavage, était particulièrement cruelle, et lui résister très dangereux.

Parmi les mesures répressives mises en place figurait un couvre-feu permanent à 18h 30, heure du coucher du soleil toute l’année sous cette latitude. Comme toutes les salles de cinéma du Soudan étaient en plein air et ne pouvaient donc fonctionner que la nuit, cela revenait à interdire le cinéma, et c’était un des buts de la mesure, comme le film nous l’apprendra.

Les héros de Talking About Trees sont quatre vieux messieurs qui avaient fait des études de cinéma dans les années 1960-1970, en Égypte, à Moscou ou en Allemagne de l’Est, et qui avaient commencé à tourner quelques films avant de tomber sous le coup de l’interdiction de fait du cinéma au Soudan : Ibrahim Shadad, Suleiman Mohamed Ibrahim, Altayeb Mahdi et Manar Al Hilo. Pendant trente ans ils ont été réduits au silence, ils ont tenté parfois de travailler à l’étranger, mais sans pouvoir renoncer à leur pays natal. Alors ils ont créé une association, le Sudanese Film Group (SFG), qui va de village en village à bord d’un van Volkswagen hors d’âge projeter des films, parfois pour une dizaine de spectateurs, au milieu d’une tempête de sable... Suhaib Gasmelbari les a rencontrés, et leur courage lui a dicté la nécessité de tourner Talking About Trees. On pourra lire un entretien avec lui sur le site du distributeur.

Le film a été produit en 2018, avant donc la chute d’Omar el-Bechir. À ce moment les quatre amis rêvent de remettre en état un cinéma à Khartoum et d’y organiser des projections gratuites. Ils font le tour des salles de cinéma désaffectées, essaient de prendre contact avec les propriétaires et de les convaincre d’accepter leur projet. Finalement le propriétaire du cinéma Révolution accepte, nos quatre héros (oui, ce sont des héros) nettoient l’écran et le sol, repeignent l’enseigne, rafistolent les chaises de jardin qui tiennent lieu de fauteuils, commencent une campagne de propagande auprès des gamins du quartier et de l’équipe de football locale. Le projecteur, complètement ensablé, n’est pas réparable, tant pis, on fera avec un ordinateur et un vidéo-projecteur, parce que faire venir un véritable système de projection serait bien trop onéreux. Mais la bureaucratie s’en mêle, entre la municipalité, le fisc, la police, la Sûreté générale, il est clair qu’aucun effort ne sera épargné pour leur mettre des bâtons dans les roues.

À la fin du film, nos quatre cinéastes n’ont toujours pas obtenu les autorisations nécessaires. On espère que les changements politiques récents leur auront ouvert la voie. Le courage, la modestie, l’abnégation de ces quatre artistes, privés non seulement de pratiquer leur art, mais même de voir et de faire voir des films, est assez bouleversant. Jamais ils ne se laissent aller à la mauvaise humeur ou au découragement. L’un d’entre eux a été arrêté et torturé, mais il n’en parle que de façon elliptique, en insistant sur les détails dérisoires. Vite, allez voir ce film, ses personnages ont risqué leur vie pour qu’il existe.


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