Un film de Manele Labidi :
Un divan à Tunis
avec Golshifteh Farahani
Article mis en ligne le 21 février 2020
dernière modification le 22 février 2020

par Laurent Bloch

Selma Derwish, jeune psychanalyste franco-tunisienne, quitte Paris, où elle a un confrère dans son immeuble et quatre dans sa rue, et vient ouvrir un cabinet à Ezzahra, dans la banlieue de Tunis. Elle s’installe dans un petit pavillon, sur la terrasse de l’immeuble où habitent sa tante Amel, son oncle Mourad et sa nièce lycéenne Olfa.

En installant ses affaires elle accroche au mur une grande photo en noir et blanc de Sigmund Freud, cigare à la main et que l’on a coiffé d’un fez rouge. Elle a une petite conversation avec son oncle :

« Ah, les barbus sont à la mode, c’est un frère musulman ?
- Il est juif.
- Fais attention, tu pourrais avoir des ennuis avec les voisins.
- C’est mon patron. »

Plus tard, en voyant la photo, un visiteur :

« Il a l’air sympathique...
- Il est tout sauf sympathique »

Elle distribue ses cartes de visite chez les commerçants du quartier, par exemple chez Baya, la propriétaire du salon de coiffure voisin, qui l’invite à prononcer un discours promotionnel devant les clientes réunies : « Avec toutes ces névrosées qui viennent au salon, tu vas gagner une fortune, on fera moitié-moitié ! ».

Amel la tante :

« Alors, tu vas faire venir des fous chez nous ? »

L’offre psychanalytique rencontre visiblement une forte demande dans une société écartelée entre son aspiration à la modernité et son attachement à la tradition, mais cela ne va pas sans malentendus. Certains se méprennent sur la nature d’une séance tarifée pour un laps de temps bien délimité. Des dames ne comprennent pas qu’il faille payer pour parler. D’autres voudraient des ordonnances et des certificats médicaux. La cure du boulanger réussit tellement bien à lui faire accepter son homosexualité qu’il se fait surprendre au hammam le jour des femmes. Olfa, la nièce de Selma, porte ce que l’on croit être un foulard islamique, mais en fait c’est pour cacher la couleur ratée que lui a fait la coiffeuse, et elle pense surtout à se procurer pilules contraceptives et préservatifs.

Des voisins la dénoncent, la police vient :

« Il paraît que vous recevez des hommes ?
- Je reçois des hommes et des femmes.
- Vous parlez de sexe devant des femmes et des personnes âgées ?
- ... »

Malgré ces incidents les patients finissent par comprendre qu’il faut arriver à l’heure et payer en partant, mais la bureaucratie vient s’en mêler : il faut une autorisation d’exercice libéral, et l’administration est peu diligente. Nour, la secrétaire du ministère de la Santé publique, est assez désœuvrée, elle aime bien bavarder et manger des gâteaux avec Selma, mais son supérieur qui doit viser le dossier est rarement présent. Selma va voir son grand-père dans une ville voisine, il avait dans les ministères des relations qui auraient pu intervenir, mais il n’est pas informé de la chute de Ben Ali (et il ne faut pas qu’il le soit, il risquerait d’avoir une attaque). En rentrant à Tunis, son improbable pick-up plateau 404 fourgué par un escroc tombe en panne, elle est prise en stop par un vieux barbu mutique en Jaguar qui ressemble au Sigmund de la photo.

En attendant la police lui intime de cesser son activité tant qu’elle n’a pas les autorisations nécessaires, ce par l’entremise d’un jeune policier qui n’est pas insensible à son charme. Désespérée, elle se prépare à rentrer à Paris, ce qui enthousiasme Olfa, prête à l’accompagner, elle va reprendre son dossier au bureau de Nour, qui à ce moment lui dit « Alors tu n’as plus besoin de cette lettre ? » : c’est juste la fameuse autorisation ! Finalement on reste à Tunis.

Pendant longtemps mon actrice préférée fut Marlène Dietrich, mais on me fit remarquer que si les actrices du passé méritaient le respect, je devrais m’informer de celles du présent. Alors maintenant c’est Golshifteh Farahani, fantastique dans ce film comme dans Syngue sabour, pierre de patience d’Atiq Rahimi, Paterson de Jim Jarmusch, Go Home de Jihane Chouaib, À propos d’Elly d’Asghar Farhadi et bien d’autres.

« En arrivant en France, j’ai compris que c’était joli d’être une femme. Avant, en Iran, être une fille m’empêchait d’avancer dans la vie. Dans mon pays, le corps des femmes n’existe pas et la notion de plaisir non plus. Ici, je ne dois pas me flageller parce que j’ai du désir. C’est le point commun que j’ai avec le personnage du film [(Syngue sabour)] : à Paris, j’ai découvert mon corps. Si j’étais restée actrice à Los Angeles, je n’aurais rien compris ! » a-t-elle déclaré à Florence Ben Sadoun, la journaliste de Elle qui l’interrogeait.