Un livre de Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri :
Barbarossa 1941. La guerre absolue.
L’attaque allemande contre l’URSS en 1941.
Article mis en ligne le 23 février 2020
dernière modification le 24 février 2020

par Laurent Bloch

Après la lecture du livre d’Antony Beevor Stalingrad, ainsi que de Vie et Destin de Vassili Grossman, il me fallait en savoir plus : Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri venaient de publier Barbarossa 1941 - La guerre absolue à partir de sources renouvelées ou exploitées à partir de nouvelles hypothèses sur le déroulement de l’offensive allemande contre l’URSS, à compter du 22 juin 1941, je l’ai donc lu. Si ces événements peuvent sembler très anciens à des lecteurs nés au XXIe siècle ou peu de temps auparavant, sachons que par bien des aspects notre monde est façonné par ce qui s’est passé à ce moment, sans doute le semestre le plus meurtrier de l’histoire.

« Au premier jour de l’été 1941, trois millions de soldats allemands entament une marche de 1 000 kilomètres dans la poussière, la chaleur et le sang. [...] Dix millions d’hommes, 30 000 avions, 25 000 chars, s’affrontent durant les six mois que dure l’opération Barbarossa sur un territoire grand comme deux fois la France. [...] Combats, exécutions, exactions, famines délibérées, tuent en deux cents jours plus de 5 millions d’hommes, femmes et enfants, soldats et civils. [...] À la Noël 1941, 80 % des hommes [soviétiques] qui se massaient sur la frontière le 22 juin 1941 seront dans des fosses communes, leurs matériels auront été détruits ou capturés dans une proportion plus grande encore. »

 L’Europe avant l’assaut du 22 juin 1941

Si la Seconde Guerre mondiale a débuté le 1er septembre 1939 par l’invasion allemande de la Pologne, plusieurs événements politico-militaires antérieurs en constituent les prémisses :

- l’Anschluß, ou annexion de l’Autriche par l’Allemagne le 12 mars 1938 ;
- les accords de Munich signés entre l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et l’Italie le 30 septembre 1938, aux termes desquels la Tchécoslovaquie allait être démembrée et partagée entre l’Allemagne, la Hongrie, la Pologne et un État croupion de Slovaquie ;
- le Pacte germano-soviétique, ou traité de non-agression entre l’Allemagne et l’Union soviétique, signé le 23 août 1939 à Moscou par Ribbentropp et Molotov, qui allait donner le feu vert à l’Allemagne pour envahir la Pologne et la partager avec l’URSS.

Nos auteurs examinent les péripéties diplomatiques et les tergiversations qui précèdent et qui suivent le déclenchement de la guerre. La Pologne sait que l’Allemagne et l’URSS sont ses ennemis et veulent sa disparition, elle compte sur le soutien français mais cherche aussi à jouer des contradictions entre ses deux ennemis. Hitler espère une alliance avec le Royaume Uni, ou du moins une neutralité bienveillante. La France et le Royaume Uni auraient bien aimé se tenir à l’écart, et s’ils se décidaient à soutenir la Pologne ils voudraient que ce soit avec la coopération de l’URSS, ce qui se comprendrait du point de vue géographique, mais ce que la Pologne refuse, non sans quelques raisons.

Staline, quant à lui, en grand paranoïaque qu’il est, reste accroché à la rhétorique léniniste obsidionale de l’encerclement de l’URSS par des puissances capitalistes toutes hostiles au même degré, la France et l’Angleterre ne vaudraient pas mieux que l’Allemagne. Alors il va tout faire pour ne pas inquiéter Hitler, pour ne pas lui donner à penser qu’il mobilise l’Armée Rouge, et jusqu’au 21 juin 1941 les trains soviétiques livreront à l’Allemagne les tonnes de blé et autres denrées alimentaires qui font cruellement défaut aux populations de l’URSS, ainsi que le pétrole de Bakou.

Hitler, tout aussi paranoïaque, a des objectifs précis, énoncés dès 1923 dans Mein Kampf, et il s’y tiendra de manière compulsive : détruire les Juifs et l’URSS. Non pas vaincre ou assujettir l’URSS, ou la repousser vers l’Est : la détruire et faire de son territoire le Lebensraum, l’espace vital du peuple allemand, avec les mêmes méthodes que l’Angleterre et la France dans leurs empires coloniaux. Les futurs adversaires d’Hitler ont sûrement eu connaissance des projets énoncés dans son livre, le seul tort qu’ils ont eu a été de ne pas les prendre au sérieux, vaticinations délirantes d’un petit agitateur sans envergure.

Alors comme ses adversaires persévèrent dans l’attentisme et l’inaction, Hitler va les combattre un par un, et lui-même sera surpris de ses succès. Sa plus grande surprise sera l’effondrement français, dont la rapidité et la radicalité stupéfieront le monde entier.

 Effondrement soviétique des premiers mois

Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri reprennent à nouveaux frais toutes les analyses et les explications classiques du déroulement de l’opération Barbarossa, du 22 juin 1941 à la fin de l’année. Comme on le sait, le succès initial sera extraordinaire, en quelques semaines Léningrad sera assiégée, la Wehrmacht sera à 35km de Moscou, en Crimée et dans le Donetsk, mais dès novembre l’Armée Rouge, essentiellement grâce à la vision et à l’énergie de Joukov, se ressaisira, et dès lors l’échec sera consommé, même si les erreurs et les fautes de Staline donneront encore à Hitler quelques occasions d’espérer. Le 7 décembre 1941, Pearl Harbor déclenchera l’entrée en guerre des États-Unis, et la guerre sera dès lors vraiment mondiale.

La première thèse sur l’effondrement initial de l’Armée Rouge que nos auteurs relativisent, c’est son explication par les purges terribles que Staline a fait subir à son encadrement de 1937 à 1940 : ce sont plus de 40 000 officiers supérieurs et généraux qui seront arrêtés, près de 10 000 assassinés directement, les deux tiers des autres envoyés au Goulag. Les plus hauts en grade et les meilleurs seront les plus visés : « 14 commandants d’armée sur 16, 60 commandants de corps sur 67, 136 commandants de division sur 199, 221 commandants de brigades sur 397 sont liquidés. Ont disparu les chefs les plus expérimentés, les plus rompus aux problèmes organisationnels et doctrinaux. A péri le gros de la génération qui a expérimenté la “bataille dans la profondeur” puis “l’opération dans la profondeur”, celle que l’on a envoyée se former à grands frais en Allemagne avant 1933, qui s’est battue en Espagne et en Extrême-Orient. Dans l’aviation, arme technique en plein développement, c’est près d’un tiers des officiers en poste en 1937 qui a disparu. »

Cette folie exterminatrice a bien sûr affaibli l’Armée Rouge, l’a privée de ses meilleurs éléments, elle a surtout rendu ses cadres timorés, parce qu’ils savent que leur ennemi le plus dangereux n’est peut-être pas celui qui est devant eux, mais le NKVD dans leur dos, ou le commissaire politique qui doit valider tous leurs ordres. Mais Lopez et Otkhmezuri contestent qu’elle ait pu jouer un rôle décisif : à la veille de l’assaut allemand, les effectifs de l’Armée Rouge sont de « 5 millions, plus ou moins 300 000 hommes selon le mode de calcul. Mutation de l’organisation, ensuite : en dix ans, l’aviation, les unités blindées et motorisées, le génie de combat et l’artillerie passent de 5 à 40 % du total des personnels. » Même si le climat est délétère et l’autorité du corps des officiers sapée, l’Armée Rouge reste une force considérable.

Nos auteurs insistent sur d’autres points faibles qui joueront un rôle au moins aussi important. La formation de la troupe et de l’encadrement subalterne est insuffisante : une proportion importante des sous-officiers ne savent ni lire ni écrire, beaucoup de lieutenants ne savent pas lire une carte. L’importance des transmissions et de la logistique est très sous-estimée, il en résultera des catastrophes, par le manque de coordination entre les unités, des pénuries de munitions et de carburant.

Staline ne voulait pas alarmer Hitler : l’essentiel des troupes du front occidental était massé le long de la frontière, mais pas en état d’alerte ; ainsi elles tendaient le cou au couteau qui allait les égorger, selon l’expression de nos auteurs. Et pourtant, le pouvoir soviétique était inondé de rapports qui auraient dû donner l’alarme sur les préparatifs allemands, massifs et sans ambiguïtés.

 Optimisme excessif des Allemands

« Pour nous cantonner aux officiers supérieurs, trois éléments semblent avoir alimenté l’excès d’optimisme. Le premier, qu’ils partagent avec les chefs nazis, est celui de la fragilité supposée d’un régime honni, croit-on, par toute sa population, et privé d’élites. Aux premières défaites, Staline tombera comme le tsar, le credo est général. Le deuxième, sur lequel nous reviendrons, est que l’Armée rouge commettra, dès avant l’assaut, les fautes qu’on attend d’elle : elle demeurera serrée sur sa frontière occidentale, tendant la gorge au couteau. Le troisième élément – présent dans tous les témoignages – juge l’encadrement de l’Armée rouge inapte à la guerre moderne et incapable d’initiative. Cette opinion se fonde sur l’expérience de 1914-1918, sur les purges de 1937-1938 – dont l’effet est exagéré, notamment par l’attaché militaire Köstring –, sur la rencontre avec les troupes rouges en septembre 1939, sur la prestation calamiteuse en Finlande. En revanche, que le général Joukov ait écrasé deux divisions japonaises à Khalkin-Gol à la fin d’août 1939 demeure sans conséquences. L’information, parue en Allemagne, a été éclipsée par l’invasion de la Pologne. Les Japonais se sont bien gardés de faire profiter leurs presqu’alliés des enseignements qu’ils ont tirés de cette terrible leçon. »

 Une victoire du général Hiver ?

Une autre explication parfois avancée du déroulement de l’opération serait que son déclenchement aurait été retardé par la nécessité imprévue d’intervenir dans les Balkans. En effet l’armée italienne s’était lancée le 28 octobre 1940 dans une tentative d’invasion de la Grèce à partir de l’Albanie qu’elle avait annexée, et l’armée grecque était en train de lui infliger de sérieux revers, et même de pénétrer en Albanie. Hitler était obligé de venir à la rescousse, pour ce faire il envahit la Yougoslavie qui lui refusait le passage, détruisant Belgrade au passage.

Ce contre-temps décala le lancement de Barbarossa, initialement prévu en mai, de ce fait la Wehrmacht s’enlisera dans les boues de l’automne, puis dans les neiges et les grands froids de l’hiver, prétendu exceptionnellement rigoureux, ce que ne confirment pas les séries chronologiques de relevés météorologiques, analysées par nos auteurs.

En fait, l’opération avait été mal préparée. Pendant les mois précédents, la Luftwaffe avait effectué des centaines de vols de reconnaissance au-dessus du territoire soviétique, d’ailleurs sans grande réaction des survolés sinon quelques protestations verbales. Ces observations révélaient que le réseau routier soviétique était misérable, or il n’en a pas été tenu compte. Les experts militaires des chemins de fer avaient préconisé toute une série de mesures pour organiser une logistique ferroviaire, telles que la remise en état des installations et du matériel roulant éventuellement détruits par l’adversaire en retraite et l’adaptation à l’écartement particulier du réseau soviétique : tout cela fut jugé trop compliqué et on décida de miser sur le transport routier. Entre le réseau routier insuffisant ou carrément inexistant et les distances à couvrir beaucoup trop longues, il résulta de cette imprévoyance des embouteillages monstre et des défauts d’approvisionnement catastrophiques, d’autant plus qu’à l’arrière priorité était souvent donnée aux convois de Juifs vers les camps d’extermination, souci de premier plan pour Hitler.

En fait, Lopez et Otkhmezuri disent que, certes, la boue automnale et l’hiver n’ont rien arrangé, mais que de toute façon les exigences logistiques d’une opération d’une telle envergure sur de telles distances et sur un front de plus de 2 000km étaient insoutenables, même par beau temps sur routes goudronnées.

 Divergence sur les buts de guerre

Dès le départ, les différents dirigeants allemands n’ont pas une vision claire ni unique des buts de guerre. Hitler souhaite atteindre en priorité Léningrad, pour faire de la Baltique un lac allemand, et le Caucase, pour exploiter le pétrole [1], d’abord de Maïkop, puis de Bakou, plus abondant, mais 1 100km plus loin. Halder [2], chef d’état-major du commandant de l’armée de terre Brauchitsch, très influent en coulisse, agit pour concentrer les forces sur Moscou, dont il pense que la chute serait fatale au pouvoir soviétique, qui perdrait ainsi non seulement sa capitale, mais son principal nœud de communications.

Les auteurs analysent les tergiversations à ce sujet, et notamment les interventions incessantes d’Hitler dans les opérations, qui imposent des déplacements de troupes considérables. Combinés avec les obstacles logistiques, ces incohérences du commandement, malgré de grands succès comme les encerclements de Minsk, Briansk, Viazma ou Kiev, contribueront à l’enlisement de l’offensive.

 Malgré Staline, le redressement de l’Armée Rouge

L’Armée Rouge ne connaît qu’un principe doctrinal : l’offensive à tout crin. Alors que de toute évidence la violence de l’attaque allemande imposait le repli sur une position défensive, Staline ordonnait que tout commandant d’unité qui adoptait cette tactique soit déféré devant un conseil de guerre, où l’audience durait dix minutes, suivie de l’exécution de l’officier. Du 22 juin au 10 octobre 1941, 10 201 militaires ont été fusillées, dont 3 321 devant les rangs. Jamais dans l’histoire l’activité militaire n’avait été judiciarisée à ce point [3]. Instruits par l’exemple, les autres commandants déclenchaient des offensives suicidaires, en lançant des soldats à peine formés, mal armés et mal équipés directement sous le feu des mitrailleuses allemandes, qui faisaient des carnages.

Néanmoins l’Armée Rouge va se redresser, grâce à Joukov on l’a dit, grâce à un effort de mobilisation sans précédent, grâce aussi à l’aide matérielle anglaise et surtout américaine, qui est acheminée par Mourmansk, par l’Iran, et jusqu’à Pearl Harbor par Vladivostok. On peut dire avec Lopez et Otkhmezuri qu’au cours de cette campagne l’Armée Rouge a été détruite deux fois et reconstituée deux fois. Des milliers d’entreprises ont été évacuées vers l’Est, parfois au-delà de l’Oural, dans les régions de Sverdlovsk (aujourd’hui Iekaterinbourg) et de Tcheliabinsk. Pendant ce temps la Wehrmacht dispose de peu de réserves, et d’encore moins de moyens de les acheminer vers le front.

 Conclusion

Tout bien pesé, Lopez et Otkhmezuri estiment que le projet hitlérien de destruction définitive de l’URSS était d’emblée voué à l’échec. On peut se demander si un projet plus modéré, par exemple repousser les frontières de l’URSS au-delà du Donets et de la Dvina occidentale (ce qui entre parenthèses correspond aux frontières actuelles de la Russie) et créer des États anti-soviétiques en Ukraine, Biélorussie et pays baltes aurait eu quelques chances de succès : les populations de ces contrées ont dans un premier temps réservé un bon accueil aux troupes allemandes, parce qu’elles avaient durement subi le joug soviétique. Au moins en Ukraine et dans les pays baltes (mais moins en Biélorussie, semble-t-il) la politique nazie à l’égard des Juifs n’aurait guère soulevé d’objections. Mais le comportement extrêmement brutal de la soldatesque allemande à l’égard des populations civiles, considérées comme une sous-humanité à réduire en esclavage, a mis fin rapidement à ces espoirs de fraternisation.

Cependant, si Hitler avait conçu un plan irréalisable, il fallait quand même quelqu’un en face pour lui résister, et la mobilisation soviétique a été l’opérateur de cet échec, malgré ce qu’il faut bien appeler le sabotage permanent de Staline. On l’a dit, Joukov a joué un rôle personnel décisif dans cet affaire, comme il le fera encore l’année suivante à Stalingrad. Un de ses nombreux mérites, peut-être le principal, a sans doute été de pouvoir tenir tête à Staline sans se faire fusiller.