Blog de Laurent Bloch
Blog de Laurent Bloch

ISSN 2271-3980
Cliquez ici si vous voulez visiter mon autre site, orienté vers des sujets informatiques et mes enseignements.

Pour recevoir (au plus une fois par semaine) les nouveautés de ce site, indiquez ici votre adresse électronique :

Un livre sur l’avenir de notre démocratie
La société des égaux de Pierre Rosanvallon
Article mis en ligne le 4 décembre 2011
dernière modification le 18 avril 2014

par Laurent Bloch
logo imprimer
Licence : CC by-nd

 Transformations de la démocratie et de l’idée d’égalité

Depuis plus de dix ans Pierre Rosanvallon a entrepris de dresser une vaste fresque de la démocratie moderne, de sa nature, de ses origines, de ses évolutions et de ses crises. Ce travail a déjà produit, outre un cours au Collège de France, plusieurs ouvrages, parmi lesquels on peut citer Le Peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France (1998), La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France (2000), La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance (2006). Ces recherches font écho à celles de Marcel Gauchet, comme À l’épreuve des totalitarismes 1914-1974, et donnent un éclairage différent à ce sujet qui nous importe tant.

Dans le dernier volume, La société des égaux, l’auteur aborde la question de l’égalité entre les hommes du point de vue de la transformation de cette idée, qui en ce début de XXIe siècle n’évoque plus les mêmes aspirations qu’en 1789 : en deux siècles nous sommes passés, nous dit Rosanvallon (que je résume ici de façon trop sommaire), d’une « égalité-similarité » à une « égalité-singularité ». C’est par l’analyse des méandres de cette transformation qu’il se propose d’élucider la crise actuelle de l’idée d’égalité ainsi que l’essor de l’inégalité dans les sociétés des pays développés, et de proposer des perspectives pour restaurer une société des égaux.

 L’invention de l’égalité

Pierre Rosanvallon commence par retracer « l’invention de l’égalité »
(pp. 27-106), par une analyse comparée des prémisses et des idées des
révolutions américaine et française, ponctuée d’incursions dans le
domaine anglais. L’idée d’égalité, surtout en France mais aussi en
Amérique, s’est constituée en opposition aux privilèges nobiliaires.
Elle s’est édifiée sur trois piliers : la similarité des hommes, leur
indépendance et leur aptitude à former une communauté, toutes
choses en opposition à l’ancienne société d’ordres, où chacun
était placé, pour sa vie entière, à une place déterminée aussi bien
horizontalement, dans sa corporation ou son titre, que verticalement
à un échelon d’une hiérarchie rigide et pointilleuse. C’est ainsi
que nous ne serons pas étonnés d’apprendre que le combat pour les
idées révolutionnaires s’est livré aussi sur le terrain de la civilité,
puisqu’un tel bouleversement ne pouvait manquer d’affecter
aussi les relations personnelles.

L’auteur examine les relations complexes de l’égalité avec la liberté :
s’il réfute la tendance de certains penseurs libéraux à en exagérer
l’opposition, il ne néglige pas pour autant de démontrer les
apories de l’égalitarisme. L’historien nous fait ici bénéficier de
son érudition pour un tableau idéologique de l’époque de la
première révolution industrielle. « Car c’est bien un tout autre
monde de la production et de l’échange qui va imposer sa loi au
milieu du XIXe siècle avec la transformation du
mode de production. Le développement de spectaculaires
inégalités économiques et, plus encore, des exclusions et des
divisions qui en est résulté a du même coup radicalement changé
les termes de la question de l’égalité et va faire entrer la modernité
dans un nouveau cycle de réactions et de révolutions. »
(pp. 109-110). À l’heure où nous vivons la troisième révolution
industrielle
, il n’est pas interdit de comparer, avec prudence certes,
les deux situations : Pierre Rosanvallon est le meilleur guide
qui soit dans une telle démarche.

 Les pathologies de l’égalité

Le professeur Rosanvallon, que l’on écoute ses cours à la radio ou que
l’on lise ses livres, s’exprime d’un ton mesuré et paisible, ce qui ne
donne que plus de relief au caractère saisissant de telle ou telle de
ses analyses.

Ainsi vous pourrez lire sous sa plume une des descriptions les plus
décapantes que je connaisse de la conception de la société communiste
selon Karl Marx et ses précurseurs communistes utopiques, dont ni Marx
ni ses disciples marxistes-léninistes n’ont jamais renié l’héritage
(pp. 155-182). Comme le montre Rosanvallon par sa lecture des
précurseurs Étienne-Gabriel Morelly, Constantin Pecqueur, Étienne Cabet ou le bénédictin Dom Deschamps, admiré de Diderot, la société communiste telle qu’ils la conçoivent, et que tenteront d’édifier les marxistes-léninistes, établirait non seulement la fin de l’histoire, mais aussi celle de la psychologie, de l’économie, « définie comme science de la production et de la distribution des richesses dans un univers de rareté » (p. 173) et bien sûr de la politique, ce qui ne l’empêcherait d’ailleurs pas d’être un régime totalement autoritaire, puisque ses lois, parfaites dès la promulgation, devraient être respectées absolument sous peine d’excommunication (p. 170), ce qui exclurait les fadaises telles que l’acceptation d’une opposition, un gouvernement représentatif ou le suffrage universel (cf. le grand industriel et réformateur communiste britannique Robert Owen, cité p. 168). Une humanité parfaitement indifférenciée serait en fait ramenée à l’animalité, il est même précisé par Deschamps que les hommes épouseraient n’importe quelle femme, puisqu’elles seraient toutes les mêmes (p. 177). On pense à la vie sinistre que Jean-Jacques Rousseau promet aux habitants de la maison de Julie dans la quatrième partie de la Nouvelle Héloïse, à Clarens. Sans surprise, cette idéologie se trouve classée par l’auteur dans la section réservée aux « pathologies de l’égalité » (pp. 107-223).

Au nombre des pathologies de l’égalité, il en est une autre, apparue
lors de la seconde révolution industrielle, à la fin du
XIXe siècle, et dont il n’est pas interdit de discerner
aujourd’hui quelques résurgences : Rosanvallon la nomme
national-protectionnisme (pour la distinguer de la doctrine
économique protectionniste, dont elle est un sur-ensemble,
pp. 183-202). Il s’agissait alors de refuser l’industrialisation,
notamment par peur des masses ouvrières dont la Commune de Paris avait
montré la combativité, de privilégier le monde rural par les lois
protectionnistes auxquelles Méline a associé son nom, et qui
affamèrent le prolétariat urbain, et de compenser la perte de
productivité par une politique de pillage colonial revendiquée haut et
fort par son principal auteur, Jules Ferry. Certains propos actuels qui
évoquent la « démondialisation » et la « relocalisation », et qui
suggèrent de tourner le dos à la troisième révolution industrielle
en cours, sont des échos de cette époque, avec la même démagogie.

 Le siècle de la redistribution

Après le développement de l’industrie capitaliste et l’essor
subséquent des luttes sociales, puis les bouleversements induits par
la guerre de 1914-1918, le XXe siècle sera celui de la
redistribution, notion que Rosanvallon examine à fond (pp. 227-284).
En fait c’est Bismarck qui inaugurera les lois sociales en 1883 avec
la création d’une assurance maladie obligatoire alimentée par les
cotisations ouvrières et patronales (pp. 234-235), dans le but
explicite de couper par des réformes l’herbe sous le pied de la
social-démocratie, contre laquelle il avait renoncé à la répression
judiciaire. L’Angleterre suivra, pour la France il faudra attendre
le Front populaire, dont les « conquêtes » ne sont en fait que le
rattrapage de ce que l’ouvrier allemand avait obtenu un demi-siècle
auparavant.

Les lois sociales évoluent de concert avec les interventions de
l’État dans les affaires économiques, de plus en plus fréquentes
et décisives à partir de la guerre de 1914 qui en a montré les
potentialités.

Les entreprises se transforment aussi, pour devenir de plus en plus
grandes ; elles sont de plus en plus administrées par des hiérarchies
de managers et d’ingénieurs qui rendent de moins en moins de comptes
aux actionnaires et qui agissent en quelque sorte comme des
fonctionnaires privés. À partir de 1945 l’influence idéologique de
l’Union soviétique atteint même les milieux dirigeants des pays
occidentaux, parfois à leur insu, et l’idée d’une convergence entre le
système capitaliste et le système sovétique, notamment son système de
planification, pénètre les milieux les plus variés, pas seulement « à
gauche » (citons Raymond Aron par exemple). Il n’est pour s’en
convaincre que de lire les ouvrages de l’économiste canadien John Kenneth Galbraith, qui avait été associé à la politique du New Deal
sous la présidence de F.D. Roosevelt, et qui théorisera ces idées en
1969 dans Le nouvel État industriel (cf. pp. 280-284).

Dans le même temps, le rapport entre le salaire le plus élevé dans
l’entreprise et le plus bas ne cesse de diminuer, le théoricien Peter
Drucker estime qu’il ne doit pas dépasser 20 (p. 284). Rapprochons
cette idée d’un fait rapporté par Camille Landais, Thomas Piketty et
Emmanuel Saez dans leur livre Pour une révolution fiscale :
alors qu’en 1914 en France les 10% les plus riches possédaient 90% du
patrimoine, et que les 40% du milieu étaient presque aussi pauvres que
les 50% du bas, aujourd’hui la moitié la moins favorisée (les classes
populaires) en possèdent 4%, les 40% du milieu (les classes moyennes)
en possèdent 34%, les 10% les plus riches (les classes aisées) en possèdent
62%. L’émergence d’une classe moyenne qui possède un tiers du
patrimoine national est une évolution historique considérable (p. 26),
nul doute que cela soit dû pour une part à la tendance égalitaire du
XXe siècle.

Ce glissement idéologique procédait assez largement d’« un nouveau
regard sur la pauvreté et les inégalités » (p. 268). « Le caractère
proprement social des inégalités est progressivement apparu comme
déterminant. C’est le mode d’organisation de la société, et non pas des
différences individuelles objectivement constituées et justifiables,
qui a de plus en plus été considéré comme la cause structurelle
des inégalités. »

 Le grand retournement

« Il est tentant d’interpréter l’état actuel des sociétés développées,
à l’âge de la deuxième mondialisation, sous les espèces d’un
spectaculaire retour en arrière », écrit l’auteur (p. 287) au début de
son chapitre consacré à « la crise mécanique et morale des
institutions de solidarité ». Les similitudes en effet ne manquent pas :
accroissement des écarts de revenu, retour du
national-protectionnisme et de la xénophobie, recours régressif
et défensif à l’idée nationale. « La rupture qui est à l’œuvre ne
saurait pourtant s’appréhender comme un simple retour en
arrière », nous dit-il. Il distingue trois causes principales à cette
évolution : « la crise mécanique et morale des institutions de
solidarité ; l’avènement d’un nouveau capitalisme ; les
métamorphoses de l’individualisme ».

La crise « mécanique » des institutions de solidarité est assez connue ;
le régime des retraites, par exemple, est affecté par une série
d’événements au demeurant heureux : l’allongement de la durée de la
vie, l’arrivée à l’âge de la retraite vers 1995 des premières
générations féminines massivement engagées dans la vie active, le
basculement vers la retraite des générations nombreuses de babyboomers
à partir de 2006 (cf. l’article de Didier Blanchet).
De ce fait, il n’y a plus dans la population française qu’un
peu plus de 2 actifs pour 1 inactif de plus de 60 ans (cf. le site de
l’INSEE
),
alors qu’en 1945 il y avait de l’ordre de 8 actifs pour 1 retraité, et
peu de retraités de cette époque avaient la totalité des annuités
possibles.

Face à l’explosion des dépenses induite par une telle évolution,
et les mêmes phénomènes se répercutent sur l’assurance maladie
cependant que le dispositif d’indemnisation du chômage, pour d’autres
raisons, est lui aussi frappé, la tendance est inévitable qui pousse à
réduire l’application de ces dispositifs.

La crise morale de ces mêmes institutions est plus subtile, et de
façon étonnante elle procède pour partie de l’amélioration des
connaissances apportée par les sciences sociales. Tant que le risque
de maladie ou de chômage est supposé frapper au hasard, la logique
assurancielle est admise. Dès lors que l’on pense pouvoir attribuer
ses conséquences à un comportement individuel identifié, l’exemple
type étant le risque de cancer du poumon pour les fumeurs, mais il est
facile de passer de cet exemple à celui du risque de chômage pour ceux
qui ont négligé leurs études ou leur formation professionnelle, des
voix se font entendre pour renvoyer les victimes à leur responsabilité
individuelle. Il en résulte une délégitimation de l’idée de solidarité
(p. 295), et partant de l’impôt, que le philosophe allemand Peter
Sloterdijk exprime en termes particulièrement crus.

 Vers une société des égaux

La société des égaux que Pierre Rosanvallon appelle de ses vœux et
pour laquelle il nous invite à engager notre action de citoyen doit
tenir compte de toutes ces évolutions : l’extension d’un individualisme
de singularité
(p. 308), les transformations du capitalisme qui
s’adapte à notre aspiration à la singularité (ou qui nous adapte à sa
propre évolution vers des productions singularisées), l’aspiration à
l’égalité des chances (mais comment la définir, et, plus difficile
encore, la procurer ?), les tensions entre la liberté et la démocratie,
entre la concurrence et la solidarité.

L’auteur voit pour cette société trois piliers : la reconnaissance de
la singularité des individus, l’encouragement de la réciprocité par
« la production et la consommation de biens relationnels » (p. 374),
l’essor de la communalité par, notamment, la repolitisation de la
vie locale, aujourd’hui détournée par les syndicats de communes
soustraits au suffrage populaire. Les biens relationnels sont « des
biens qui ne peuvent être possédés qu’en étant partagés ... et dont
la production et la consommation sont simultanées. L’amitié ou
l’amour sont de cet ordre, » ainsi que le respect et la reconnaissance.
« Ces derniers biens sont particulièrement valorisés dans un monde
de la singularité. Ils permettent en effet à une multitude d’êtres
singuliers de faire société tout en étant pleinement eux-mêmes.
Plus, ils font d’une attention à la singularité le principe d’un
rapport d’égalité. » C’est peut-être la plus belle idée du livre, mais
elle est reliée à toutes les autres.

Si ses titres de professeur et Wikipédia placent Pierre Rosanvallon
dans la corporation des historiens, il pourrait tout aussi bien faire
honneur à celle des sociologues, mais quant à moi je le verrais bien
dans celle des logiciens, voire des algébristes, tant il crée et
articule avec dextérité et rigueur des concepts qui lui servent à
donner de réalités sociales mouvantes et bigarrées un tableau ordonné
et clair tout en restant subtil et nuancé.


Forum
Répondre à cet article


pucePlan du site puceContact puceMentions légales puceEspace rédacteurs pucesquelette puce

RSS

2004-2017 © Blog de Laurent Bloch - Tous droits réservés
Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.15