Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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À Poitiers et à Paris
Deux jours pour la Palestine
avec Leïla Shahid et avec des films palestiniens
Article mis en ligne le 11 avril 2026

par Laurent Bloch

Le cinéaste palestinien Fuad Hindieh en résidence à Poitiers

Ce 30 mars le comité Palestine poitevin, animé avec dynamisme par Sylvette Rougier, célébrait la Journée de la Terre, commémoration par les Palestiniens de la répression sanglante d’une grève organisée contre la confiscation de leurs terres par Israël en 1976.

Cette célébration coïncidait avec la sortie de résidence du jeune cinéaste palestinien Fuad Hindieh, accueilli en résidence par la Ville de Poitiers à la Villa Bloch, entre octobre 2025 et mi-avril 2026. La Villa Bloch est la maison où j’ai passé mon enfance et mon adolescence, où mes parents ont passé la majeure partie de leur vie, désormais acquise par la municipalité de Poitiers qui en a fait une résidence d’artistes (après de magnifiques transformations du bâtiment). Il était doublement impensable que je n’y sois pas ! Je voulais notamment assurer Fuad Hindieh que mon grand-père aurait été ravi de savoir qu’un artiste palestinien était reçu dans sa maison.

La Villa Bloch en haut de la falaise

La commémoration commençait avec la projection de deux courts-métrages, The Present (Al-Hadiya, Le Cadeau) de la réalisatrice Farah Nabulsi (avec Fuad Hindieh en assistant réalisateur) et The Stank de Fuad Hindieh.

The Present de Farah Nabulsi

En 24 minutes The Present (Le Cadeau) donne un aperçu saisissant de la situation de colonisation et d’apartheid que subissent les Palestiniens de Cisjordanie. Yusuf, sa femme et leur petite fille de six ou sept ans habitent tout près du mur construit par Israël pour encercler la Cisjordanie. Le travail de Yusuf et tous les magasins sont du côté israélien, leur appartement du côté palestinien. Au début du film on voit un homme qui dort par terre. C’est Yusuf qui a dû passer la nuit près du mur, pour affronter à temps la cohue invraisemblable et les humiliations infligées par les soldats israéliens au passage du checkpoint. Il devra rentrer chez lui après la fin du couvre-feu.

Le frigidaire est à bout de souffle, Yusuf décide d’en offrir un nouveau à son épouse à l’occasion de leur anniversaire de mariage. En vue de cet achat il profite d’un jour sans école pour partir de l’autre côté du mur avec sa petite fille. Au checkpoint il est arrêté une heure ou deux sans motif et enfermé dans une cage, cependant que la petite l’attend dehors. Ils repartent, achètent un superbe frigidaire grand modèle, que le marchand (palestinien) hisse dans son camion pour la livraison. Mais voilà, l’armée a coupé la route aux voitures : qu’à cela ne tienne, Yusuf emprunte le chariot du marchand, y installe le frigidaire et part à pied avec sa fille en poussant le chariot pendant quelques kilomètres.

Au checkpoint, il s’avère que le frigidaire installé sur le chariot est trop encombrant pour franchir le portillon des piétons, et les militaires empêchent Yusuf de le faire passer par la barrière des voitures, ceci assorti de multiples insultes et humiliations. Mais pendant que la soldatesque s’acharne sur Yusuf, ils ne remarquent pas que la gamine a poussé le chariot et l’a fait passer par la barrière ! Bon, redoublement d’insultes et de brimades. Ils arriveront enfin sains et saufs avec le frigidaire pour dîner au milieu de la nuit.

C’est cela la colonisation et l’apartheid : on n’a aucune maîtrise de sa vie, aucun droit, on est à tout moment à la merci de soudards sans scrupules qui ne vous considèrent pas comme des êtres humains. Comment ne pas comprendre les mouvements de révolte du peuple palestinien...

The Stank de Fuad Hindieh

The Stank est un exercice d’école de cinéma : Fuad Hindieh s’est vu proposer de tourner en une journée le portrait cinématographique d’une personne qu’il ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam, dans un endroit où il n’avait jamais mis les pieds, en l’occurrence une hippie néerlandaise au fin fond d’une improbable forêt de Brocéliande dans la Bretagne pluvieuse. Ce film marquait un contraste saisissant entre les souffrances subies du peuple palestinien (vues dans le film précédent) et l’érémitisme choisi de cette jeune personne.

La jeune femme vit dans une espèce de cabane en bois et cultive les végétaux bio de ses menus végétariens sous une pluie incessante aux sons de musiques pop des années 1970. Sur ce motif quand même assez ingrat Fuad Hindieh fait preuve d’un véritable talent cinématographique en suscitant une animation scénique assez joyeuse entrecoupée de gros plans poétiques sur des plantes décorées de gouttes de pluie ou sur les œuvres graphiques, également belles, de son personnage.

Après ces deux courts-métrages, cocktail à l’Hôtel de Ville de Poitiers, puis le long-métrage.

UNRWA, 75 ans d’une histoire provisoire par Lyana Saleh et Nicolas Wadimoff

L’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient, en anglais United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East (UNRWA), est un programme de l’Organisation des Nations unies pour l’aide aux réfugiés palestiniens dans la bande de Gaza, en Cisjordanie, en Jordanie, au Liban et en Syrie, qui a débuté en décembre 1949 pour succéder à l’Agence des Nations unies chargée des réfugiés de Palestine (CCNUP). L’UNRWA compte aujourd’hui environ 30 000 agents. Ses plus grands accomplissements ont été et sont encore dans le domaine éducatif : dès les années 1950 tous les enfants palestiniens, des camps de réfugiés ou des territoires plus ou moins à l’abandon comme la bande de Gaza, bénéficiaient d’établissements d’enseignement gratuits.

Il est à noter que la création de l’UNRWA répondait à une préoccupation de l’État d’Israël nouvellement fondé, qui ne voulait pas que les 750 000 réfugiés palestiniens chassés de chez eux par l’armée et par les milices israéliennes relèvent du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. En effet, la doctrine de cet organisme postule que tout doit être fait pour que les réfugiés retournent chez eux, ce qu’Israël ne voulait pas. Mais la mission de l’UNRWA est limitée initialement à un an, parce que les Nations Unies supposent qu’à la fin des hostilités les réfugiés vont quand même rentrer en Palestine. Cependant, les États arabes, peu soucieux d’accueillir durablement les réfugiés et encore moins de subvenir à leurs besoins, réclament un amendement à la Résolution 302 afin que le mandat de l’UNRWA soit renouvelable. Un autre amendement prévoit la mise en œuvre de la résolution 194 de 1948 sur le retour des réfugiés palestiniens. L’UNRWA, organisme créé pour être éphémère, connaît alors une « longévité inattendue » après plus de 70 ans d’existence. Bref, dès le départ la mission de l’UNRWA est bourrée de contradictions ; ainsi, au gré des vicissitudes historiques et politiques, les réfugiés la percevront-ils comme un organisme oppressif ou salvateur, en fait souvent les deux simultanément, et ce paradoxe apparaît clairement dans le beau film de Lyana Saleh et de Nicolas Wadimoff.

Le film comporte des images d’archive, souvent inédites, qui montrent des scènes de l’exode des Palestiniens, la Nakba, et d’autres sur leurs conditions de vie en exil et sur leurs villages désertés et souvent détruits. Ces documents sont intercalés avec des interviews de personnages tous intéressants : l’écrivain, traducteur et historien palestinien Elias Sanbar, l’historien israélien Ilan Pappé, Jalal Al Husseini, chercheur associé à l’Institut français du Proche-Orient à Amman, le diplomate danois Peter Hansen, ancien commissaire général de l’UNRWA (destitué à la demande d’Israël et des États-Unis), un autre ancien commissaire général, Philippe Lazzarini, l’historienne Stéphanie Latte Abdallah, l’ancienne députée israélienne Einat Wilf.

L’intervention de la femme politique israélienne Einat Wilf est éclairante parce qu’elle expose, on ne sait si c’est avec cynisme ou par aveuglement, la vision israélienne de l’UNRWA : selon elle l’UNRWA aurait créé le Hamas. Elle déclare que détruire le Hamas ne servira à rien parce que l’UNRWA créera ensuite un nouveau Hamas, il faut donc détruire l’UNRWA. Madame Wilf ne semble pas comprendre que ce qui renaît sans cesse de ses cendres, ce n’est pas le Hamas, mais c’est le peuple palestinien, qui ne disparaîtra pas aussi facilement qu’elle le souhaiterait. Les guerres de terreur qu’Israël mène à Gaza et au Liban n’aboutiront à rien d’autre qu’à accroître le désespoir parmi les peuples palestinien et libanais, ce qui ne pourra que fournir de nouvelles recrues au Hamas et au Hezbollah. Et l’UNRWA n’y est pour rien.

Pour Leïla Shahid

J’étais dans le train qui me ramenait de Poitiers à Paris lorsqu’un message WhatsApp d’une amie me convoqua à l’Institut du Monde Arabe pour participer à la soirée d’hommage à Leïla Shahid. Elle avait pris mon billet : à Montparnasse je saute dans l’autobus, à l’Institut du Monde Arabe je suis en retard, l’auditorium est plein à craquer mais mon amie m’attend avec ma place réservée.

C’est une belle commémoration pour une femme exceptionnelle : Elias Sanbar, Simone Bitton, Vincent Lemire, l’ambassadrice de l’État de Palestine en France Hala Abou Hassira, Dominique Eddé, Brigitte Curmi, des musiciens, des chanteurs, des poètes et d’autres se sont succédés sur la scène, c’était riche, émouvant, nous étions tous un peu secoués. Chacun des orateurs nous a appris des choses sur Leïla Shahid, sur la Palestine, sur la lutte du peuple palestinien. Je ne la connaissais pas personnellement, mais j’ai entendu plusieurs de ses conférences ou participations à des débats, et souvent à la radio : la qualité de ses arguments, de ses réparties, de son expression était exceptionnelle, elle trouvait toujours le mot juste qu’attendait sans le savoir son interlocuteur. Sa disparition laisse un vide qui ne sera pas comblé facilement.