Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Un roman de Yasmina Khadra :
Le Prieur de Bethléem
Article mis en ligne le 15 mars 2026

par Laurent Bloch

Comme tous les romans de Yasmina Khadra que j’ai lus (une petite partie de la trentaine de ceux qu’il a écrits), Le Prieur de Bethléem est à la fois profond et surprenant, engagé dans une analyse implacable de la colonisation de la Palestine par les Israéliens, sans jamais verser ni dans le didactisme ni dans le manichéisme édifiant, et construit de telle façon qu’aux toutes dernières pages on découvre la clef stupéfiante des épisodes dont le mystère avait intrigué le lecteur jusqu’à la fin.

Le livre s’ouvre sur l’enlèvement incompréhensible de l’éditeur parisien Alexandre Yakovlevoï : sa secrétaire, son plus proche collaborateur, sa mère, son épouse défilent devant les policiers qui mènent l’enquête, personne n’y comprend rien, pas de vol, pas de demande de rançon, la maison d’édition est de taille modeste et les intérêts en jeu insignifiants. On comprend par contre que l’homme n’est guère sympathique, patron autoritaire et cassant, mari volage et peu scrupuleux...

Puis nous voici dans le réduit insonorisé où notre homme est séquestré, face à son ravisseur, l’auteur d’un manuscrit soumis à l’éditeur qui l’a refusé avec colère à la lecture de la première page qui se clôt sur cette phrase étonnante : « Ainsi est née la Palestine que le Seigneur a aimée avec une force telle que, de jalousie, une mer en est morte ». Nous allons vite découvrir qu’il ne s’agit pas d’une simple histoire d’aspirant-écrivain dépité de son échec : le kidnappeur, un moine palestinien, exige que le kidnappé écoute la lecture intégrale du texte qu’il a rejeté, après quoi il sera (peut-être) libéré.

Commence alors la lecture du manuscrit, un récit dans le récit, la vie du moine en Palestine. Mais ce récit est lui-même enchâssé dans une histoire à dormir debout où un prince, un ministre et un ophtalmologiste jordaniens se transportent au fin fond d’un désert improbable pour observer un ermite aveugle qui a miraculeusement retrouvé la vue, dans un climat mystique exalté qui m’a fait, mystérieusement mais irrésistiblement, penser à Léon Bloy.

Né d’un père musulman et d’une mère chrétienne dans un petit village du sud du pays, Wahid, le prieur de Bethléem, puisque c’est à cette position que le mènera sa déambulation, est tôt orphelin, son père tué avant sa naissance d’une balle perdue lors d’une fusillade dans un marché, sa mère morte six ans plus tard après que son veuvage, d’abord enduré avec courage, eut finalement raison de son esprit :

« Tout ce qui caractérisait notre quotidien en Palestine, nous avions appris à faire avec. Arrachés à nos morts et à nos vivants au gré des colonies, nous n’avions de cesse de battre en retraite devant les bulldozers qui rasaient nos maisons, déracinaient nos oliviers et dévoraient nos vergers encore vibrants de nos cris d’enfants. L’effroi et l’émoi cadençaient le pouls de nos saisons, nos jours ne ressemblaient à rien et nos nuits portaient le deuil de nos rêves. Mais, de toutes les injustices que je subissais parmi les miens, la démence de ma mère demeure celle qui m’a le plus amoindri. »

Il est recueilli par son oncle, ammu Saber, il vit heureux avec ses cousins et surtout avec sa cousine Nesreen, avec qui il rêve, plus tard, quand ils seront grands, de se marier. Aucun rêve ne se réalisera. Adem, l’aîné, joueur de luth talentueux, verra son rêve brisé par les soldats israéliens qui démoliront son instrument ; entré dans la résistance, il tombera les armes à la main. Ashraf, le suivant, mourra écrasé en essayant de barrer la route au bulldozer de l’armée qui s’apprêtait à détruire leur maison. Ramzi mourra d’une appendicite parce que les check-points de l’armée l’ont empêché d’arriver à temps à l’hôpital. Je ne puis dévoiler pourquoi Wahid n’a pas épousé Nesreen.

Je vous laisse découvrir, en lisant le livre, les péripéties dont la nécessité ne vous apparaîtra qu’à la fin du volume, par exemple pourquoi il est tantôt chrétien tantôt musulman, mais je vous conseille vraiment d’atteindre cette fin.