Les questions de langue, de désignation, d’inscription, de dénomination, de traduction sont clairement au cœur des préoccupations qui taraudent Nurith Aviv, il suffit de consulter la liste des titres de ses films : D’une langue à l’autre, Langue sacrée, langue parlée, Des mots qui restent, Signer, Circoncision, Yiddish, Traduire, etc. Ces films sont en principe des documentaires, mais ils débordent largement du domaine que suggère habituellement cet intitulé, justement.
Son dernier film, Prénoms, placé sous l’égide d’Agnès Varda, présente treize personnages, dix amies et trois amis de l’auteur, qui nous racontent leurs histoires avec leurs prénoms : Tewfik Allal, Nathalie Bély, Rym Bouhedda, Sarah Lawan Gana, Judith Guy, Zeynep Jouvenaux, Chowra Makaremi, Hind Meddeb, Gulya Mirzoeva, Marc-Alain Ouaknin, Edouard Rosenblatt, Yue Zhuo.
Les histoires associées à ces prénoms procèdent souvent de leur provenance de pays lointains, alors que celles et ceux qui les portent vivent en France, dont les natifs ont du mal à les prononcer, ce qui crée parfois des quiproquos ou des confusions. Ainsi, Rym porte ce prénom, qui est rare et qui suscite la surprise même dans la Kabylie de sa famille, en souvenir d’un amour de jeunesse contrarié de son oncle ; sa professeure de français ne perçoit pas sa similitude avec la « rime ».
Le h initial du prénom Hind est à peu près inaccessible au gosier francophone, mais il ouvre bien des portes dans le monde arabe, même si celle qui le porte dans le Coran a mangé le foie de son adversaire Hamza lors des combats entre les partisans du Prophète et les Quraychites.
Née au Tadjikistan dans une famille communiste de stricte obédience, Gulya Mirzoeva obéissait à la maison à son père qui imposait la langue russe, mais elle apprenait le tadjik dans la rue avec ses camarades de classe. Il lui fallait un prénom tadjik, néanmoins prononçable par un russophone, et quand elle est arrivée en France il a fallu tout reprendre à zéro, avec en plus des assonances qui suggèrent des rapprochements disgracieux. Mais cela n’entame pas sa bonne humeur, qui fait de cet épisode le plus drôle du film.
L’histoire d’Édouard Rosenblatt est tragique : né en janvier 1944 en Pologne dans l’étable de paysans qui cachaient ses parents juifs, il est déposé sur l’appui de la fenêtre d’une famille qui vient de perdre son nouveau-né, et dont on espère qu’elle adoptera ce nourrisson. Cette famille l’adoptera effectivement et le fera baptiser Stanisław, le parrain sera le maire du bourg, la marraine l’épouse du chef local de la milice, grand massacreur de juifs. Son père sera tué par les Allemands peu après, mais sa mère survivra, pourra gagner la France après la guerre et récupérer son fils, dont on ne sera guère étonné qu’il soit devenu psychanalyste.
La trajectoire de Chowra Makaremi est tout aussi tragique : née en Iran peu après la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeini, ses parents sont immédiatement pourchassés par le nouveau régime. Son père Hassan peut se cacher puis passer en France, mais sa mère Fatemeh est emprisonnée, puis assassinée après la fin de la guerre Iran-Irak, lorsque Khomeini émet une fatwa de mise à mort de tous les prisonniers politiques. Elle travaille actuellement au CNRS dans un laboratoire hébergé par l’EHESS.
Sarah Lawan Gana est née au Niger, en pays Kanuri, après des études secondaires à Niamey elle est venue à l’université en France et a travaillé aux États-Unis. Son regard sur son prénom est empreint de bonne humeur : en effet il se prête à des jeux de mots amusants dans sa langue maternelle. Sarah Lawan Gana était présente à l’avant-première à laquelle j’ai assisté, au cinéma Les 3 Luxembourg, rue Monsieur le Prince à Paris.
Comme me l’a appris un jour un psychanalyste, le prénom et le nom sont très importants pour ceux qui les portent, il n’est pas convenable d’en faire des sujets de plaisanterie ou de les déformer. Chez un de mes employeurs j’ai eu un jour dans mon équipe une collègue dont je ne savais pas comment prononcer le patronyme, je l’ai priée de me donner un cours de prononciation, ce qui a pris dix bonnes minutes. La prononciation de mon propre patronyme est souvent l’occasion d’erreurs, que j’apprécie différemment selon le ton sur lequel elles sont commises et selon l’origine sociale de l’interlocuteur. En tout cas mon viticulteur préféré et les commerçants du village où je passe mes vacances ont le droit de m’appeler Bloche, pour les autres c’est selon. Et les plaisanteries qui courent en ce moment sur la prononciation du nom d’un prédateur sexuel célèbre ne sont pas si innocentes que cela.
Tous les épisodes du film sont passionnants, tour à tour drôles, émouvants, intrigants, je ne saurais trop vous conseiller de le voir quand il sortira en salle : à ce jour il n’y a eu que des projections spéciales, en présence de la réalisatrice, ou de certains des personnages, ou les deux.
Décidément les questions de prénoms viennent à la surface ces temps-ci ; j’ai lu le livre d’El Mouhoub Mouhoud (que j’ai connu comme professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine, puis président de cette même université) intitulé Le Prénom - Esquisse pour une auto-histoire de l’immigration algérienne, où il explique comment l’articulation un peu surprenante de son prénom avec son nom, héritage de traditions familiales incontournables, lui avait causé des perplexités qui l’ont mené pendant quelques années sur le divan d’une psychanalyste. Effectivement cela m’avait posé question à l’époque, mais le livre a balayé toutes mes incertitudes, et en outre m’a appris des tas de choses sur la société kabyle, sur la logique d’ascension sociale des immigrés dans la société française, et sur des tas d’autres choses. Un livre à lire, comme sur des sujets voisins ceux de Nora Hamadi La Maison des Rêves et de Marwan Mohammed C’était pas gagné !, où l’on voit que l’immigration est une vraie chance pour la France.