Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Un livre de Marcel Gauchet : L’avènement de la démocratie, tome III
À l’épreuve des totalitarismes 1914-1974
Article mis en ligne le 23 mars 2011
dernière modification le 18 avril 2014

par Laurent Bloch
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Licence : CC by-nd

Après La révolution moderne et La crise du libéralisme —
1880-1914
, Marcel Gauchet nous livre le troisième volume de sa grande
étude sur L’avènement de la démocratie, À l’épreuve des
totalitarismes — 1914-1974
. Pour ceux qui craindraient d’être
bientôt à court de lecture, un quatrième tome est annoncé, et si nous
complétons avec les ouvrages de Pierre Rosanvallon et de Raymond
Boudon qui abordent le même sujet sous des angles différents, nous
devrions être bien informés de la question démocratique et pourvus de
livres pour la plage cet été.

La pensée de Marcel Gauchet est riche, dense, complexe et originale,
le lire demande de la concentration, je me garderai bien de prétendre
en faire la recension, et me contenterai de mentionner quelques idées
que j’y ai glanées en essayant de ne pas trop les déformer.

Marcel Gauchet retient pour son analyse trois systèmes totalitaires :
l’URSS bolchévique et stalinienne (totalitarisme « de gauche »), l’Italie mussolinienne
et l’Allemagne nazie (totalitarismes « de droite »), il donne une analyse
des distinctions à faire et aussi des similitudes entre ces deux
variantes du totalitarisme, ainsi qu’une explication assez
convaincante de la distinction à faire entre ces régimes totalitaires
et les despotismes de type ancien, tels que les dictatures de Salazar
et Franco, même si ces derniers ont pu emprunter au totalitarisme
quelques idées et quelques méthodes d’oppression. Enfin il s’attache
à donner un contour conceptuel précis à la notion de totalitarisme.

Je suis très loin d’une familiarité exhaustive avec la littérature
consacrée au totalitarisme, mais je l’ai quand même fréquentée avec
assiduité, et je dois dire à titre personnel qu’aucun livre ne m’avait
autant éclairé depuis Soljénitsyne et Hannah Arendt. Certaines de
ses idées semblent sauter à l’esprit : je ne les avais néanmoins
pas lues ni entendues ailleurs.

 Le totalitarisme, enfant du socialisme et de la guerre

À la fin du XIXe siècle, le libéralisme qui règne sur
l’Europe depuis 1815 a démontré son incapacité à établir la justice
sociale et à résoudre les conflits sociaux. Les idées du socialisme se
répandent irrésistiblement, « il s’impose insensiblement comme plus
croyable que les autres idéologies... À la veille de la guerre le
socialisme est en bonne voie d’acquérir la dominance idéologique.
La décantation cataclysmique du conflit va la lui conférer sous
des visages et dans des modalités que nul n’avait anticipées. »
(p. 101).

Le déclenchement de la guerre de 1914 va amener les états belligérants
à mobiliser des ressources dont personne n’aurait soupçonné
l’existence. Le coût humain et économique des premières semaines du
conflit avait atteint des niveaux tels que, selon les conceptions en
vigueur, les combats auraient dû cesser faute de combattants en
laissant l’Europe exsangue, et pourtant ce n’était que l’entrée en
matière : Verdun, le Chemin des Dames et la Somme étaient encore à
venir.

Pour obtenir ces résultats effarants, les états avaient dû mettre en
place une mobilisation totale des populations et une organisation
comme on n’en avait non seulement jamais vues, mais même jamais
imaginées. Le contrôle centralisé de l’économie, dont le modèle le
plus achevé fut le KRA (Kriegsrohstoff Abteilung, Office des
matières premières pour la guerre) allemand de Walther Rathenau
(patron d’AEG dans le civil) et de Wichard von Moellendorf (p. 27),
donne un crédit inédit à l’idée de planification.

Le succès aussi massif qu’inattendu de l’économie de guerre a redoré
le blason de l’État terni par l’épisode libéral et rendu plausible
l’idée d’une direction centralisée de l’économie. La politique
redevient un centre d’intérêt et de mobilisation, toutes choses qui
vont dans le sens du socialisme, et qui vont se réaliser, mais pas
ainsi qu’on le pensait.

 Le totalitarisme, orphelin de la religion

Le dernier quart du XIXe siècle voit la montée d’idées
nouvelles qui trouveront à se mélanger selon un amalgame tératologique
pour engendrer les idéologies totalitaires : socialisme, nationalisme,
antisémitisme, anarchisme. C’est la période où en Europe occidentale
le rôle unificateur, intégrateur et rassurant des anciennes normes
religieuses et hiérarchiques se désagrège, mais où le souvenir en est
encore assez vif et néanmoins imprécis, selon une proportion qui
suffit à inspirer la nostalgie de cet ordre ancien que le romantisme
avait abondamment idéalisé pendant les décennies précédentes [1].

L’angoisse devant le vide béant laissé par la disparition de l’ordre
ancien, le sentiment de déréliction éprouvé par l’individu moderne
abandonné par la hiérarchie traditionnelle qui l’encadrait, l’anomie
apparente de la nouvelle société des individus vont susciter des
aspirations frénétiques à un nouvel ordre, à de nouvelles lois, à de
nouvelles croyances.

Dans le cas de l’Allemagne et de la Russie, la guerre va en outre
balayer la monarchie, qui pouvait jusque là entretenir l’illusion de
la survie de l’ordre ancien et faire barrière à l’essor des idées
révolutionnaires qui portera les régimes totalitaires. Quant à
l’Italie, si elle fait nominalement partie des vainqueurs, elle reste
frustrée des espoirs d’expansion qui l’avaient poussée à entrer en
guerre, et la royauté y est déconsidérée. Les régimes qui viendront
remplir le vide et combler les attentes seront assis sur trois
expériences vécues par leurs peuples : l’épreuve de la défaite
(p. 267), l’effondrement de la légitimité (p. 270), l’ombre de
l’empire (p. 280).

La réponse qu’apporteront le fascisme et le nazisme sera de prétendre
restaurer un ordre hiérarchique, despotique, d’essence traditionnelle
par les moyens modernes de la mobilisation démocratique et de la
légitimité issue des masses. Celle du communisme sera de prétendre
instaurer une démocratie véritable issue de la mobilisation des
masses par les moyens archaïques de la foi aveugle, de la croyance
imposée et d’un despotisme implacable. « Cette alliance des
opposés constituera la véritable formule-programme des révolutions du
XXe siècle ; elle en définit l’originalité ; elle contient
le secret de leur capacité de violence illimitée. Celle-ci se
nourrit à la fois de leurs inexpiables contradictions internes et de
l’antagonisme externe qu’elles sont vouées à rencontrer sous les traits
de l’ennemi radical qui est en fait leur double.

“ On voit tout de suite que cet ardent impératif de renversement
du présent va se diviser en deux branches, de par la conjugaison
des termes dont il procède. Il va pouvoir prendre l’aspect aussi bien
de l’espoir de reconstituer l’ancien monde hiérarchique et organique
à partir des principes modernes d’égalité et d’individualité, que de
l’ambition d’accomplir les promesses de la modernité égalitaire et
individualiste grâce au concours des moyens éprouvés de la hiérarchie
et de l’incorporation. » (pp. 57-58).

 Distinction entre totalitarisme et despotisme ordinaire

Lorsque Franco et Salazar ont établi leurs dictatures sur l’Espagne et
le Portugal, ils ont surtout voulu abolir la démocratie et rétablir
l’ordre traditionnel, et ils ont réussi dans cette entreprise parce
cet ordre ancien était encore croyable. Dans ces pays la démocratie
était d’ailleurs mal assise, peu solide, ses ennemis étaient nombreux
et puissants, la religion catholique régnait sans partage, la société
dans son ensemble était assez arriérée par rapport au reste de
l’Europe occidentale, les structures sociales n’avaient pas subi le
choc de la Grande Guerre. Une fois le pouvoir pris, les dictateurs
n’ont eu qu’à congédier le peuple de la vie politique, réinstaller les
notables traditionnels à leurs places lorsqu’ils en avaient été
évincés, et exercer les moyens répressifs habituels contre les
contestataires. Ce faisant ils ont établi une parenthèse d’une
quarantaine d’années pendant laquelle pour l’Espagne et le Portugal
l’histoire s’est arrêtée.

Ce n’est pas du tout ce qui s’est passé en Russie, en Italie ou en
Allemagne : loin d’être figés dans un immobilisme imposé par des
despotes qui monopolisaient le politique (et la politique : Marcel
Gauchet distingue bien les deux genres de ce mot), ces pays ont été la
proie de dictateurs révolutionnaires qui exigeaient la mobilisation
totale et permanente de l’ensemble du peuple pour leurs objectifs
politiques et idéologiques, et qui les entraînaient dans une fuite en
avant d’autant plus effrénée qu’elle était le seul moyen d’assurer
l’équilibre entre les différentes composantes du pouvoir
(cf. pp. 278-279).

De ce point de vue, le cas de l’Italie fasciste est intéressant :
Mussolini s’est retrouvé au pouvoir sans projet idéologique très
précis, à part l’hostilité au communisme et l’irrédentisme chauvin, et
il se serait volontiers satisfait d’exercer une dictature somme toute
assez ordinaire où son pouvoir aurait été partagé avec la Maison de
Savoie et surtout avec l’Église catholique et le Vatican. Le concordat
de 1929 représente d’ailleurs sans doute l’apogée de son régime. Mais
l’arrivée d’Hitler en Allemagne va l’entraîner dans une surenchère
indispensable à sa survie politique, parce qu’il ne peut subsister
qu’en apparaissant comme chef révolutionnaire de premier plan. De
l’aventure éthiopienne à la République de Salò, cette émulation le
conduira au gouffre.

 Religions séculières

Marcel Gauchet marche sur les pas de Raymond Aron en développant
le concept de religion séculière, en quoi se cristallise l’essence
des régimes totalitaires. Là aussi le cas italien semble pâle à
côté des fastes de Nuremberg et de la Place Rouge, et surtout de
l’hystérie des procès de Moscou et de l’acharnement méticuleux des
Einsatzgruppen (d’autant plus qu’il n’était pas question de remettre en cause la place de l’Église catholique en Italie).

Ce que proposent tant le nazisme que le communisme, c’est un
accomplissement eschatologique, qui sera atteint après un combat
apocalyptique (p. 498). La mobilisation des masses pour cet objectif
et dans ce combat, qui, lui, sera effectivement apocalyptique, il
n’est pour s’en convaincre que de lire le livre d’Antony Beevor sur
Stalingrad, ou même les pages consacrées à cette bataille et à la prise de Berlin dans Les Bienveillantes de Jonathan Littel [2], cette mobilisation, donc, repose sur un socle robuste de croyance inconditionnelle et un bon stock de transcendance. Ce qui est exigé des « fidèles » est exorbitant : la théorie de la relativité sera bannie par les nazis comme « science juive », la mécanique quantique interdite par Staline parce qu’« idéaliste », et les élucubrations biologiques de Lyssenko conduiront au Goulag ceux qui ricaneront.

Il y a plusieurs points qui distinguent radicalement les religions séculières totalitaires des vraies religions. Pour les totalitaires, la fin justifie les moyens, et l’homme n’est que l’un de ces moyens : aucune vraie religion ne peut adopter ce point de vue sans faire faillite. Si la fin manifeste de la religion est Dieu, sa visée à long terme ne peut être que l’homme, afin qu’il s’unisse à Dieu.

Cette distinction procède, au moins pour partie, d’une autre plus
évidente : l’accomplissement eschatologique des religions, en
général, est destiné à se produire ailleurs, et à la fin des
temps. Les totalitaires le promettent ici-bas, bientôt, ce pourquoi
ils se proposent de créer un homme nouveau, projet qu’aucune
vraie religion ne peut sérieusement envisager en ce bas monde.

 Renouveau démocratique

Le caractère massif du fait totalitaire pendant le « court vingtième
siècle », le « siècle des camps », pourrait nous mettre des œillères
et ne nous laisser voir que le versant noir de ce siècle, en nous
faisant oublier que non seulement le totalitarisme a été finalement
vaincu, mais que la seconde moitié du siècle a vu le combat contre
le totalitarisme permettre un approfondissement de la démocratie dans
les pays européens. C’est l’objet de la dernière partie du livre de
Marcel Gauchet.

Ce n’est finalement que récemment que s’est imposée l’idée d’une
tension entre démocratie et liberté, et de la nécessité d’un équilibre
entre les deux. La démocratie sans contrepoids tend vers un
égalitarisme qui abolit la liberté, comme l’ont montré les errements
vers la terreur de la Révolution française et plus encore leur
monstrueuse réplique soviétique. Le libéralisme sans frein
démocratique suffisant du premier XIXe siècle a débouché
sur des inégalités sociales insupportables. Un équilibre difficile
à trouver et souvent instable entre démocratie et libéralisme est
la condition pour assurer à l’ensemble des citoyens la justice, la
liberté, l’éducation et des conditions de vie décentes. Si l’expression démocratie
libérale n’avait été trop galvaudée, c’est elle qui devrait nommer
notre idéal.

Et l’on peut dire que les pays de l’Union européenne ont fini par
atteindre, dans la seconde moitié du XXe siècle, une
forme d’équilibre entre démocratie et libéralisme qui représente
un progrès considérable par rapport aux périodes précédentes. En
remontant plus loin dans le temps, si l’entre-deux guerres n’a pas
été une période rose, de nombreux pays européens ont résisté à
la tentation totalitaire. Et leur redressement à partir de 1945,
pour la plus longue période de paix qu’ait jamais connue le
continent, était tout à fait inespéré.

Cette démocratie européenne est certes imparfaite, et le
néocolonialisme qui continue de sévir en Afrique est sans doute
sa tache la plus sombre. Il est de la nature de la démocratie d’être
imparfaite, comme il est de la nature du totalitarisme de proposer
des solutions parfaites et définitives : c’est ce qui a fait la
faiblesse de l’une et la force du second. Nous savons maintenant
où mène chacune de ces voies.

 Le totalitarisme peut-il ressurgir ?

Pour Marcel Gauchet, et là je me réfère à son livre mais aussi à ses
propos lors de l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut le 22
janvier 2011, « l’assaut totalitaire » (p. 245) n’a été possible en
Europe qu’à cette période charnière où il n’est plus possible de
vraiment croire au retour de l’ordre de l’Ancien Régime, mais où il
est encore suffisamment présent à la mémoire pour susciter des
nostalgies, et où commence la « sortie de la religion, cette chose très
spécifique qui est non pas la disparition en bloc de la religion mais
la fin de l’organisation religieuse des sociétés et plus largement du
monde humain. Les croyants demeurent mais la religion chrétienne cesse
d’être englobante de la vie collective et de l’organiser, d’en définir
les rouages et les mécanismes à commencer par le pouvoir politique
supposé tomber d’en-haut. La religion, autrement dit, cesse d’être une
autorité politique pour acquérir un statut privé non pas simplement
dans le sens où elle serait purement dans le for intérieur des
personnes mais au sens où elle n’a plus l’autorité sociale qui définit
le cadre dans lequel nous vivons. » (cf. Le blog Marcel Gauchet).

Cette conjonction d’idées et de faits sociaux ne peut plus advenir en
Europe, ce qui nous met à l’abri d’un retour du nazisme ou du
communisme, mais pas du tout d’autres formes de barbarie,
tout aussi atroces. Et nous ne devons pas oublier, comme Hannah
Arendt nous le recommande, que si les systèmes totalitaires ont pu
remporter de tels succès, c’est aussi grâce à leur extraordinaire
pouvoir de séduction.

Marcel Gauchet a traité le cas de Franco, Salazar et consorts, mais
pas celui de la Chine, du Cambodge, de la Corée du Nord, ni de
certaines dictatures tropicales qui, sans être des régimes
totalitaires au sens strict formulé par Gauchet, n’ont pas manqué de
s’inspirer du totalitarisme, comme en a témoigné le génocide au
Rwanda.

J’ai écrit ce compte-rendu sans qu’y apparaissent les noms
d’Auschwitz, de la Kolyma, de la Gestapo ou du NKVD : c’est parce
que Gauchet n’en parle pas ou fort peu. Il suppose le lecteur de
son livre déjà informé de ces événements, disons au moins au niveau
procuré par la lecture du Système totalitaire d’Hannah Arendt, voire de
La destruction des Juifs d’Europe de Raul Hilberg.

Notes :

[1Une lectrice me conteste cette dernière assertion, qui est de moi et pas de Marcel Gauchet. Je la maintiens : dans toute la critique du bourgeois, omniprésente chez les romantiques français, apparaît en creux l’idéal aristocratique, bien plus chic. À l’époque le bourgeois incarnait le progrès, il gagnait de l’argent par des moyens légaux, alors que les aristocrates de l’Ancien Régime étaient des prédateurs et des parasites. Je pourrais citer à l’appui de ma thèse, comme exemples d’idéalisation de l’ordre aristocratique : Walter Scott, le Kleist de La Marquise d’O... et du Prince de Hombourg, et d’autres, et si je passe des œuvres aux biographies, Baudelaire est un bon exemple de « vie noble » (en pillant sa mère : finalement, le général Aupick était un type bien).

[2Ce livre appelle sans doute des réserves, mais en tout cas la documentation en a été constituée avec soin, et les passages que je mentionne ici sont excellents, ainsi que l’épisode au Caucase.

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