Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Un article de Commentaire
« Pourquoi cette haine ? », par Dominique Schnapper
Article mis en ligne le 25 mars 2015
dernière modification le 26 mars 2015

par Laurent Bloch
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« Pourquoi de jeunes Français - les uns issus de familles traditionnelles musulmanes et les autres convertis - nourrissent-ils à l’égard des institutions qui les ont protégés et des valeurs démocratiques une détestation radicale, que les membres des réseaux islamistes mondiaux entendent - et réussissent à - manipuler au profit de leur ambition ? »

Telle est la question à laquelle s’efforce de répondre Dominique Schnapper dans le récent (et riche) numéro 149 de la revue Commentaire. Disons tout de suite que sa réponse, même si l’on peut ne pas suivre entièrement son analyse, est aussi équilibrée que posssible, et si elle n’épuise pas le sujet, elle n’en laisse aucun volet dans l’ombre. Plus modestement, j’en ai dit deux mots ici.

« Il ne faut pas oublier que le phénomène massif est celui de l’intégration progressive de la majorité de la population descendante des immigrés maghrébins » : avant Dominique Schnapper, Hervé Le Bras et Emmanuel Todd n’ont cessé de nous le répéter, mais ce fait semble inaperçu par bien des journalistes.

Néanmoins, aucun observateur ne peut ignorer, au moins depuis les émeutes de 2005 après la mort tragique de Zyed Benna et Bouna Traoré à Clichy-sous-Bois, et en fait depuis les incidents consécutifs à la seconde Intifada en 2000 et 2001 sur lesquels le gouvernement Jospin avait lâchement tiré le rideau, qu’une jeunesse en déshérence est sujette à des accès de violence « sans but manifeste, produit de la misère sociale, des frustrations et du ressentiment ».

Si une partie de la jeunesse, souvent mais pas toujours descendante d’immigrés, mais par contre presque toujours résidente de quartiers laissés à l’abandon par les politiques urbaines, en vient à de tels actes désespérés, ce n’est pas en se taisant que l’on pourra y remédier. La politique répressive de Nicolas Sarkozy, tant comme ministre de l’Intérieur que comme président, n’a fait que jeter de l’huile sur le feu. Fixer des objectifs chiffrés à la police ne pouvait que l’inciter à aller au plus facile, en l’occurrence les contrôles au faciès pour traquer non pas tant les délinquants que les étrangers en situation irrégulière. Mais ensuite il n’aurait pas fallu s’étonner que des jeunes contrôlés et fouillés trois fois par semaine à cause de leur origine supposée ressentent ces vexations comme un déni de leur nationalité française, et refusent de chanter la Marseillaise au Stade de France...

La déshérence des banlieues : essayez seulement d’aller un dimanche après-midi par les transports en commun à Verrières-le-Buisson, banlieue bourgeoise, alors ne parlons même pas de Montfermeil ou de Clichy-sous-Bois, véritables zones de relégation où l’on ne peut pas aller et d’où l’on ne peut pas sortir, sauf à disposer d’une voiture que les jeunes dont il est question ne peuvent pas acheter.

Il y a aussi le chômage : c’est une « préférence française », tous les sociologues étrangers le savent. « Le chômage, et en particulier le chômage des jeunes, a servi de variable d’ajustement. Le contrat social de fait a abouti à un consensus implicite défavorable à l’emploi : les syndicats représentent les intérêts des actifs occupés, le patronat gère la paix sociale à l’intérieur des entreprises, le gouvernement dialogue avec les partenaires sociaux et son électorat est formé des actifs occupés et des assurés sociaux. La protection apportée par un État providence étendu, en amortissant, au moins à court terme, les effets les plus dramatiques du chômage, donne bonne conscience à tous. Or, dans des sociétés organisées autour de la production de richesses et des échanges de biens et de services, le travail est essentiel. L’absence d’emploi touche à la dignité de la personne. »

Dominique Schnapper souligne aussi le fait que les descendants de migrants qui ont obtenu des diplômes, souvent en surmontant des difficultés considérables, n’accèdent souvent pas aux emplois auxquels il pensaient (de façon justifiée) pouvoir postuler, et que ce déclassement « contraste cruellement avec la réussite matérielle des caïds des banlieues ».

À ces blocages sociaux et économiques s’ajoute une fermeture politique : on a célébré l’anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, mais on oublie de dire que ses objectifs généreux ont été entièrement captés par des politiciens arrivistes et calculateurs, qui ont annéanti les espoirs de tous ceux qui auraient pu y trouver le point de départ d’un projet.

J’ajouterai ceci, qui a trait à un blocage culturel autant que religieux : le paradoxe de la laïcité française est que la France est une république laïque avec une religion d’État, le catholicisme. Les juifs et les protestants se sont adaptés, les bouddhistes s’en fichent comme de l’an 40, mais les musulmans croyants ne sont pas très à l’aise : d’une part ils sont particulièrement exposés au racisme, qui s’exprime quotidiennement à l’égard des Arabes et des Africains, d’autre part l’application de la loi de 1905 est hypocrite : sévère pour les musulmans (interdiction du port du voile dans les écoles, menace de menus uniques inadaptés à la cantine, pas de subventions pour la construction de mosquées), elle est laxiste pour les catholiques (entretien des églises sur fonds publics, crucifix au mur des écoles en Alsace et Moselle).

Ma boussole en ce domaine est le travail de Jean Baubérot, seul membre de la commission Stasi à n’avoir pas approuvé le projet de loi pour l’interdiction du voile à l’école, et qui s’est attiré les foudres de tous les laïcs bien-pensants pour voir proposé que l’on renonce au lundi de Pentecôte et au jeudi de l’Ascension fériés au profit d’une fête juive et d’une fête musulmane. Les mêmes laïcs bien-pensants trouvent naturel de priver des enfants de nourriture en fonction de leur religion.

Pour revenir au propos de Dominique Schnapper, il y a bien d’autres choses dans son article, et elle termine sur une note d’espoir en citant des intellectuels musulmans ou issus d’un milieu culturel musulman qui se sont attelés à la tâche de désamorcer ces charges de désespoir qui minent notre société (et d’autres) : Ghaleb Bencheik et Abdelwahab Meddeb, auxquels je me permettrais d’ajouter Kamel Daoud et Abdennour Bidar (sans prétention à l’exhaustivité bien entendu).


Forum
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« Pourquoi cette haine ? », par Dominique Schnapper
Aredius - le 29 mars 2015

J’entends et comprends ce qui est dit dans ce texte. Mais ces discours cachent aussi un fait dont on ne parle guère.

Des gens diplômés, expérimentés (ne serait-ce que par le nombre de CDD dans des situations difficiles, exigeantes, très mal payés - le smic pour cadre, à 13 heures par jour, 6 jours par semaine, vacances aléatoires) sont toujours à 35 ans sans CDD, avec des périodes de chômage. Souvent sans indemnité du fait des variations des lois. La banque, elle, fait du 27% pour les agios. Ca baigne.
Je connais bien. Certes, j’ai les moyens de financer les employeurs en payant la voiture de ma fille et de son compagnon, ses frais. Mon vélo ne consomme guère. Et la bibliothèque municipale fait mon bonheur.

Ils ont des tas de copains dans ce cas. Avoir des enfants dans ces conditions, ils ne peuvent l’envisager sauf s’assurer un chômage perpétuel. Ils ont déménagé, etc. Des frais pour rien.

Et ils n’ont pas la haine. Même si parfois se demandent si la peau colorée (on peut être un mélange breton/antillais)...Et oui, on a oublié qu’on a eu un président du sénat, un grand écrivain classique...et un Napoléon et sa Joséphine.

http://lefenetrou.blogspot.fr/2015/03/polytechnicien-major-des-minespas.html

Seuls ceux qui ont pu rentrer dans la "fonction publique" ou à la Sncf, ou assimilé, s’en tirent. Dans mon lotissement tout le monde est fonctionnaire ou assimilé (ou retraité de ce milieu). Les autres ont dû vendre.

Quand les parents ne pourront plus aider (ce qui commence à arriver),....?

Mais ça on n’en parle pas. Car ça ne va pas dans le discours ambiant (études, ou même études en apprentissage, etc.). Bien qu’on commence à entendre des choses sur le pipeautage des diplômes, sous la surveillance attentive des inspecteurs de l’éduc nat.

http://lefenetrou.blogspot.fr/2015/03/ne-dites-pas-ma-mere-que-je-suis-prof.html

http://lefenetrou.blogspot.fr/2015/03/la-boxologie-sevit-toujours-dans-les.html

P.S.

Attention ! mais chut, aucun écho chez nos élus. Vive l’hypocrisie française.

http://lefenetrou.blogspot.fr/2015/01/est-ce-que-lecole-laique-est-aujourdhui.html

Laïcité avec religion d’État
Laurent Bloch - le 26 mars 2015

Ce message n’appelle pas de réponse, chacun jugera. J’observe que l’école laïque s’adapte aux désirs des parents catholiques en servant toujours du poisson le vendredi.

« Pourquoi cette haine ? », par Dominique Schnapper
Fabrice Le Fessant - le 26 mars 2015

"Les mêmes laïcs bien-pensants trouvent naturel de priver des enfants de nourriture en fonction de leur religion."

C’est une façon très orientée de présenter les choses, et qui en fait un mensonge : l’école publique ne "prive de nourriture" aucun enfant, c’est la religion qui le fait : l’école publique n’interdit pas de manger du porc, ni de manger de la viande le vendredi, etc. Elle ne peut juste pas s’adapter aux désirs de chaque parent (et les végétariens alors ?). Bref, une meilleure phrase serait : "les pro-religieux bien-pensants trouvent naturel de priver les enfants de nourriture, en fonction de la religion que leur imposent leurs parents." Cela me semble mieux refléter la réalité.



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