Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Omer Bartov, Michel Feher :
Israël finira-t-il comme Sparte ?
Et une analyse empruntée à Győrgy Dobó, alias Georges Devereux
Article mis en ligne le 16 juin 2026

par Laurent Bloch

Le 27 mai 2026 Guillaume Erner avait invité, lors de son émission sur France Culture, l’historien israélien Omer Bartov et le philosophe belge Michel Feher à débattre sur le thème « Le sionisme de gauche est-il mort à Gaza ? ». S’il espérait que le philosophe belge contre-balancerait l’anti-sionisme de l’historien israélien, il a dû être déçu.

Après ceux d’Enzo Traverso, de Mark Mazower et de Pankaj Mishra, j’ai lu le livre d’Omer Bartov Israël - Une course vers l’abîme et celui de Michel Feher Redevenir juif - La fin d’un pacte de blanchiment réciproque. Ce dernier fait référence à un article pour les Annales (en français) de Georges Devereux qui décrit l’itinéraire meurtrier et finalement suicidaire de Sparte, et compare cette destinée à celle de l’État d’Israël contemporain.

Israël - Une course vers l’abîme

Omer Bartov, universitaire israélien et américain, est connu au premier chef comme un historien de l’Allemagne nazie, professeur d’histoire européenne et de germanistique à l’université Brown, aux États-Unis. L’ouvrage qui l’a rendu célèbre, L’Armée d’Hitler. La Wehrmacht, les nazis et la guerre, réfute la légende qui innocenterait (au moins en partie) la Wehrmacht des crimes du génocide des Juifs d’Europe orientale, dont les coupables auraient été uniquement les SS et leurs auxiliaires locaux.

Pour ce qui est de la situation actuelle en Israël et en Palestine, Omer Bartov confirme pour l’essentiel les rapports et les analyses d’actions génocidaires de l’armée israélienne et des colons à Gaza et en Cisjordanie, tels que relatés dans mes articles précédents, avec ajout de nouveaux épisodes accablants que n’ignorent que ceux qui ne veulent rien voir. Il réfute avec des arguments sérieux la qualification de « pogrom » pour l’attaque du Hamas : « L’attaque terroriste meurtrière du 7 Octobre a été parfaitement coordonnée, comme l’avait été celle du 11 septembre 2001 aux États-Unis, que personne n’a jamais décrite comme un pogrom. Israël était pourtant devenu ce que Bialik avait appelé de ses vœux : un État indépendant avec sa propre armée, sa police, ses lois et son gouvernement, une entité qui, par définition, ne peut pas être l’objet d’un pogrom, lequel se définit comme l’attaque de la foule, approuvée ou soutenue par le pouvoir officiel, contre une minorité qui, quant à elle, ne bénéficie d’aucune protection étatique. Bien sûr, des pogroms ont eu lieu dans les territoires contrôlés par Israël, mais ils étaient – et sont encore – organisés par les colons de Cisjordanie, cela avec une férocité et une fréquence de plus en plus grandes. Leurs cibles sont les communautés palestiniennes. Pendant qu’ils agissent, les troupes de Tsahal restent les bras croisés ou se joignent aux exactions avant de mettre, à contrecœur, un point final à la violence. Les arrestations sont rares, sans parler des poursuites judiciaires contre les pogromistes juifs. »

Là où Omer Bartov est unique, c’est dans sa description de l’attitude de la population israélienne face aux crimes de son gouvernement et de son armée, qu’il compare à celle de la population allemande pendant la dernière guerre : approbation générale, y compris des pires crimes contre l’humanité, quelques réticences quand il y a des pertes de leur côté. Cet assentiment à des politiques criminelles est établi sur le conditionnement de la population par une propagande systématique : dans le cas de l’Allemagne, il s’agissait d’accréditer l’idée du complot juif tel que décrit dans Les Protocoles des Sages de Sion. La propagande israélienne d’abrutissement repose sur trois thèmes ressassés ad nauseam : cette terre (la Palestine) nous a été promise par Dieu ; nous sommes entourés de hordes innombrables de musulmans fanatiques décidés à nous jeter à la mer et nous devons nous défendre par tous les moyens parce que nous sommes peu nombreux et faibles ; et de toute façon personne n’a rien le droit de nous reprocher parce qu’il y a eu la Shoah. Ce bourrage de crâne dès l’école maternelle est parfaitement illustré par le film d’Eyal Sivan Izkor, les esclaves de la mémoire, disponible en ligne sur Vimeo.

Aimé Césaire et Franz Fanon, mes sources de réconfort pendant ces événements désespérants, expliquent : la colonisation déshumanise aussi bien le colonisé que le colonisateur, mais il n’y a pas symétrie. Si des colonisés se révoltent et commettent des actes inhumains (il y en a eu le 7 octobre 2023 en Israël, comme il y en a eu le 8 mai 1945 à Sétif), le colonisateur en est responsable, parce qu’il ne leur a pas laissé d’autre choix pour faire entendre leur voix, et la disproportion des représailles (des dizaines de milliers de morts dans chaque cas, dans presque tous les cas des innocents qui n’avaient rien à voir avec les actes commis) montre bien qui est l’opprimé et qui est l’oppresseur.

Redevenir juif - La fin d’un pacte de blanchiment réciproque

À son début le livre de Michel Feher, universitaire juif belge, avance sur les traces de celui d’Enzo Traverso : avant la création de l’État d’Israël les juifs européens étaient plus ou moins des parias (pour reprendre le vocabulaire d’Hannah Arendt, et avec des variations selon les pays), et ce statut en faisait (souvent) des révoltés, aux premiers rangs de la pensée critique et des luttes sociales. Après 1948 se conclut un « pacte de blanchiment » malodorant : les juifs sont autorisés à passer « du côté du manche », et en contrepartie ils exonèrent les populations européennes qui avaient plus ou moins collaboré avec les nazis, tout en érigeant la commémoration de la Shoah en nouvelle religion civile. Cet échange de bons procédés a engendré Bernard-Henri Lévy, Raphaël Enthoven, Alain Finkielkraut et quelques autres foliculaires, toujours prêts à soutenir la politique israélienne, à oblitérer les crimes contre les Palestiniens et à jeter l’opprobre sur la jeunesse de France issue de l’immigration. Et il y a un prix à payer : quand leurs prédécesseurs étaient des parias aux avant-postes de la pensée critique, ces intellectuels juifs se retrouvent, certes à de confortables places assises, dans les fourgons du conservatisme post-pétainiste et, bien souvent, raciste. Illana Weizman, dans son livre Des Blancs comme les autres ? — Les Juifs, angle mort de l’antiracisme, explore les apories créées par ces déplacements, pour ne pas dire cette trahison de ce qui fut un idéal juif. Et comme l’a écrit Nahum Goldmann, naguère président du Congrès juif mondial, le juif peut se regarder soit comme un paria victime d’ostracisme, soit comme un pilote de chasseur-bombardier victorieux, mais pas les deux à la fois.

Le problème avec ce « pacte de blanchiment », c’est que ses effets les plus violents se font sentir dans des territoires totalement étrangers à l’histoire européenne de l’antisémitisme et du génocide des juifs, le Moyen-Orient. Et ce pacte, justement, invite les juifs à se regrouper dans le camp des oppresseurs colonialistes. Michel Feher les invite au contraire à refuser cette alternative qu’il considère comme une trahison, à rejeter le sionisme et à revenir à leur position du passé, quitte à endosser fièrement les stigmates dont les affublait les antisémites de haute époque, soit une « éthique de l’exil » : « la réponse sioniste à la “question juive” impliquait une forme de conversion à bien des égards plus radicale que l’adoption du Nouveau Testament suggérée par Erica Kirk. Elle exigeait que les candidats à l’Alya se départissent des traits distinctifs dont l’exil les avait affublés pour devenir les émules de leurs persécuteurs panslaves et pangermanistes. [...] Pour Vladimir Jabotinsky, une pareille entreprise devait même agir sur le physique des individus, puisqu’elle promettait de transformer des juifs malingres et disgracieux en Hébreux resplendissant de beauté virile. Quelques décennies plus tard, la promesse était tenue, tout au moins si l’on en croit les observateurs envoyés au procès Eichmann par Konrad Adenauer. » Plutôt que de continuer à commenter et à citer les pages incisives et savoureuses de Michel Feher, je ne saurais trop vous inciter à lire son livre, une charge radicale contre le sionisme.

Pour me soustraire au reproche d’une vision trop idyllique de la modernité juive d’antan, je citerai un autre passage de Michel Feher : « Enzo Traverso ne manquait pas de le souligner, même à son époque la plus radicale, la “modernité juive” s’était principalement attelée à une contestation interne de la culture occidentale. Pis encore, il était souvent arrivé à ses représentants de partager la condescendance des élites blanches envers le reste du monde. Or, désormais, c’était principalement dans les sociétés postcoloniales, et davantage encore dans les diasporas qui en étaient issues, que se trouvaient les “foyers de la pensée critique”. Pour les nostalgiques du temps des parias conscients, se résoudre au deuil apparaissait donc comme la meilleure manière de ne pas sombrer dans la dépression. »

Sparte et Israël

À la fin de son livre Michel Feher entreprend un parallèle entre la position actuelle d’Israël et celle de la Sparte de l’antiquité, décrite dans un article de Georges Devereux paru dans les Annales. Économies, sociétés, civilisations. en 1965. Non sans remarquer que Benjamin Netanyahou a lui-même revendiqué une filiation spartiate pour Israël : « Nous n’avons pas le choix, au moins pour les prochaines années, en raison des tentatives qui sont menées pour nous isoler. »

Georges Devereux, né Győrgy Dobó dans une famille juive de Hongrie en 1908, devenu français, puis américain, est considéré comme l’un des fondateurs de l’ethnopsychanalyse, qui applique donc la psychanalyse à l’étude de questions sociologiques, historiques ou anthropologiques.

La société de la Sparte antique était particulièrement pathologique : une petite minorité de citoyens de plein exercice, descendants hypothétiques d’envahisseurs d’un passé incertain, se consacrent à la politique et à la guerre. Il existe une petite couche de citoyens libres mais dépourvus de droits civiques, les Périèques. La population majoritaire, censée être d’une origine différente, les hilotes, subit un statut servile particulièrement sévère. Chaque année, le magistrat suprême déclare la guerre aux hilotes, et les jeunes citoyens sont invités à sortir dans la rue et à tuer les hilotes qu’ils croisent au hasard. Les hilotes sont contraints à adopter des postures humiliantes, des comportements sordides, pour que les adultes puissent mieux initier enfants et adolescents de souche aristocratique au mépris qu’ils doivent leur manifester. Les hilotes vivent naturellement dans la misère la plus crasse. En cas d’urgence militaire les hilotes sont éventuellement enrôlés dans l’armée, mais ensuite ceux qui ont manifesté de trop grandes qualités guerrières sont exécutés [1].

Comment entretenir toute une population (aristocratique) dans une vision du monde et de la société aussi contre-productive ? En cultivant un climat de terreur : les hilotes sont beaucoup plus nombreux que les aristocrates, alors s’ils venaient à se révolter ils ne manqueraient pas de les massacrer jusqu’au dernier. Il faut donc constamment les rabaisser, les humilier, éliminer ceux qui pourraient devenir des leaders, supprimer toute possibilité d’action autonome. On reconnaît bien là la politique israélienne en Cisjordanie, à Gaza, à l’égard des Palestiniens de nationalité israélienne.

Sparte opprimait également les cités voisines, notamment la Messénie, soumise à un régime colonial brutal : on peut comparer avec la présence israélienne au Sud-Liban et dans le Golan.

La rivalité entre Sparte et Athènes débouche sur la guerre du Péloponèse, magistralement décrite et analysée par Thucidyde, et sur la victoire de Sparte en 404 avant notre ère, qui semble alors invincible. Pourtant, une trentaine d’années plus tard, elle sera écrasée à la bataille de Leuctres (371 avant notre ère) par l’armée de Thèbes commandée par Épaminondas.

Que s’est-il passé ? Un effondrement moral intérieur, si l’on suit Michel Feher. Et c’est bien ce qui arrive à Israël. « Au cours des deux dernières années, le coût du blanchiment est devenu trop élevé pour de nombreux juifs – en particulier parmi les plus jeunes. Reste que même ceux qui demeurent prêts à payer le prix – quitte à rencontrer Stephen Miller ou Arno Klarsfeld lorsqu’ils se regardent dans le miroir – risquent d’être bientôt dépouillés des privilèges de la blanchité. Telle est bien l’inévitable conséquence de l’avènement d’un monde conforme aux vœux de Carl Schmitt et de Patrick Buchanan. Parce que cet univers multipolaire se divise en zones d’influences régies par des potentats exclusivement soucieux de recouvrer les territoires et l’intégrité ethnoreligieuse qu’ils associent à leur grandeur passée, le projet sioniste, qui y a toute sa place, ne risque pas moins de perdre l’appui de son principal protecteur, tandis que les juifs de la diaspora se retrouveront à nouveau exposés à la phobie distinctive de leur “modernité”. »