Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Une approche documentée et objective

L’historienne Frédérique Schillo et le journaliste Marius Schattner ont publié en 2025 un livre intitulé Sous tes pierres, Jérusalem - Quand l’archéologie fait l’histoire, avec une préface de Vincent Lemire, qui retrace les avatars de l’archéologie à Jérusalem et plus largement en Palestine du début du XIXe siècle à nos jours. Les auteurs ont choisi, avec sagesse, d’aborder leur sujet de façon la plus équilibrée et factuelle possible, ce qui rend la lecture de leur travail compatible avec toutes les sensibilités politiques et religieuses raisonnables. Ainsi, en exergue de l’introduction sont postées deux citations poétiques, une de Yehuda Amichaï et l’autre de Mahmoud Darwich, c’est l’esprit du livre, dont la lecture réfutera ou relativisera bien des idées reçues.

Des enjeux passionnels et conflictuels

Dire que l’archéologie en Palestine, et particulièrement à Jérusalem, emporte des enjeux politiques et religieux, c’est enfoncer une porte ouverte : la Bible est le livre le plus répandu dans le monde, la plupart de ses épisodes se déroulent dans la région, et leur interprétation est au cœur de la religion et plus généralement de la culture de quelques milliards d’humains, plus encore si l’on y ajoute le Coran, qui évoque aussi Jérusalem. Ces textes ont également suscité des interprétations politiques, points de départ d’actions politiques, un peu partout dans le monde, mais plus particulièrement dans la région, et depuis plus de vingt siècles des millions d’hommes et de femmes sont morts du fait de ces actions.

Lors d’une conférence de presse internationale, le Président de la République de Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, avait eu une réplique célèbre en s’adressant aux journalistes du Moyen-Orient, qui lui reprochaient d’avoir reconnu l’État d’Israël : « vous avez vu Dieu trois fois, et cela ne vous a servi à rien, vous n’êtes d’accord que sur vos désaccords ». Comme l’écrit Vincent Lemire dans sa préface, Jérusalem est un terrain miné, sur lequel nos deux auteurs vont avancer avec une circonspection et une érudition scrupuleuses.

D’abord les Chrétiens...

« Dans un premier temps, se démarquant du judaïsme et de sa sacralisation de la Terre d’Israël, le christianisme naissant n’attribue pas de sainteté à la Jérusalem terrestre. Ce n’est qu’au IVe siècle avec la conversion au christianisme de l’empereur Constantin et “l’invention des lieux saints” (“inventer” au sens ancien de “trouver, découvrir”) que la cité acquiert une sacralité particulière. Selon la tradition, c’est sa mère l’impératrice Hélène qui, lors d’un voyage en Terre sainte en 326, découvre les reliques de la Passion du Christ, en particulier le Saint Tombeau, le Golgotha et la “Vraie Croix” sur laquelle il aurait été crucifié. Éminent lieu de mémoire et de pèlerinage, le Saint-Sépulcre bâti sur décision de Constantin devient dès lors le sanctuaire le plus sacré du christianisme. » Cette impératrice serait donc la première archéologue du lieu, on voit que la tradition est longue. La Vraie Croix entretiendra un commerce multiforme et fructueux pendant les siècles à venir, jusqu’à nos jours.

En tout cas les Chrétiens furent les premiers à chercher dans les vestiges palestiniens antiques la confirmation des textes bibliques.

L’archéologie au sens actuel du terme, née au XVIIIe siècle avec les fouilles de Pompéi, se développe avec l’expédition de Bonaparte en Égypte, sans préjudice de ses rivaux britanniques, italiens et allemands (Heinrich Schliemann à Troie). Ces investigations n’allaient pas tarder à concerner la Palestine.

Une des premières controverses hiérosolymitaines évoquées par nos auteurs concerne le « Tombeau des Rois » : « Le monument abrite-t-il la tombe du roi David et de ses descendants comme l’affirme Félix de Saulcy, celle d’Hérode Agrippa ou d’un prince hérodien, ou encore la sépulture de la reine juive du Ier siècle, Hélène d’Adiabène, dont l’historien juif du Ier siècle, Flavius Josèphe (37-100) disait que les restes avaient été placés dans trois pyramides érigées à l’extérieur de Jérusalem ? » Chateaubriand et l’égyptologue anglais Richard Pococke, en 1743, ont penché pour la reine Hélène, mais toutes les hypothèses ont eu des partisans, Chateaubriand se ralliant finalement aux princes hérodiens.

Nos auteurs examinent en long, en large et en travers les tenants et les aboutissants de cette controverse, et de bien d’autres : c’est une lecture pleine de rebondissements souvent amusants.

On prendra plaisir aussi à suivre les querelles et les rivalités engendrées par les fraudes d’un habile antiquaire (parmi de nombreux autres faussaires), Moïse Shapira, qui à partir de 1871 « se spécialise dans les objets anciens en profitant de la “frénésie archéologique” qui s’empare des touristes, des pèlerins et des musées. Installé dans la plus grande rue du Quartier chrétien, il est décrit comme étant “tenu en haute estime par toute la communauté protestante de Jérusalem” par Clermont-Ganneau, qui prend toutefois soin de préciser en note que Shapira est un Juif converti au protestantisme. Par la suite, à mesure que l’étau va se resserrer sur le marchand, on le présentera d’abord comme un Juif converti, incarnant la figure de Judas pour les uns tandis que les autres verront dans son statut de renégat la marque de sa culpabilité originelle. » Bref, après avoir appris de l’archéologue Charles Clermont-Ganneau les techniques de la poterie moabite, il s’était lancé dans la production et avait inondé le marché, il avait par exemple vendu 1700 pièces au gouvernement allemand en 1872, pour la somme considérable de 20 000 thalers prélevés sur la cassette personnelle de l’empereur Guillaume. Il y aura aussi une histoire du faux Deutéronome...

On appréciera aussi les escarmouches entre la custodie franciscaine de Jérusalem, d’obédience romaine et gardienne des Lieux saints au nom du pape, l’École biblique de Jérusalem, fondée en 1890 par le père dominicain (français) Lagrange et encore aujourd’hui une des institutions de recherche les plus réputées dans ce domaine [1], le Palestine Exploration Fund (PEF) au service de la foi et de la reine, la Christ Missionary Society sans oublier les institutions protestantes prussiennes puis allemandes, le tout arbitré par les autorités ottomanes, qui accordent ou refusent les permis de fouiller, et par les autorités musulmanes, qui s’opposent aux fouilles qui s’approchent trop de leurs propres sanctuaires. Il y a aussi des attaques de Bédouins dans le désert... Tous ces passages se lisent comme des romans policiers.

Archéologie juive... surprises musulmanes

À la faveur du Mandat britannique sur la Palestine (1920), qui permet la mise en œuvre de la Déclaration Balfour de 1917, se développe « une archéologie juive, menée par des chercheurs du Yishouv [2], focalisée sur des vestiges juifs. Par la mise en place de sociétés savantes puis d’une Université, elle entend révéler les ruines juives du pays et donner une assise scientifique au projet d’un “retour à Sion” d’un peuple qui ne l’aurait jamais complètement quittée. [...] Dès les années 1900, encore en Palestine ottomane, Éliézer Ben-Yéhouda exhortait le Yishouv à relever le défi en créant son propre institut de recherches. Combinant histoire et géographie humaine il s’attacherait avant tout au passé juif du pays. Le “bâtisseur de la langue” associait la transformation de l’hébreu en une langue parlée au réveil national qui transformerait le Juif diasporique en un nouvel Hébreu, vivant sur la terre de ses ancêtres. »

Ces premières fouilles révèlent des surprises : ainsi, il est piquant, et instructif, d’apprendre, par la fouille de la synagogue byzantine du VIe siècle à Beth Alpha dans la vallée de Jezréel (nord de la Palestine mandataire), que c’est une influence musulmane qui a conduit les Juifs à respecter plus sérieusement le verset biblique : « Tu ne te feras pas d’idole, ni une image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux en dessous de la terre » (Exode 20-4). » En effet, on y observe de nombreuses représentations humaines et animales, dont le dieu grec Hélios conduisant le char du soleil !

Ces recherches archéologiques vont rapidement se charger de préoccupations politiques. Mais aussi remettre en question beaucoup d’idées reçues.

Manuscrits de la Mer Morte

« Découverte archéologique majeure du XXe siècle, la mise au jour en 1947 des manuscrits de la mer Morte près du site de Qumrân, à une quarantaine de kilomètres à l’est de Jérusalem, va révolutionner les connaissances concernant l’écriture de l’Ancien Testament, témoigner de la fièvre messianique du judaïsme de l’époque et ainsi apporter un éclairage neuf sur les origines du christianisme.

Extraits des grottes où ils reposaient depuis l’Antiquité, ces parchemins de plusieurs siècles plus anciens que tout autre manuscrit biblique trouvé à ce jour vont également soulever des débats sans fin, nourrir des fantasmes de conspiration, éveiller les rêves les plus fous de trésors cachés.

Bien des facteurs contribuent dès le départ à enflammer les imaginations : le lieu et le moment de la découverte – la Terre sainte à la veille de la création d’un État juif –, la beauté tragique du site – des grottes au cœur du désert – et le mystère qui depuis des siècles entoure les Esséniens auxquels ces documents sont d’abord attribués. »

À noter que « les parchemins de la mer Morte, volés à Jérusalem Est pendant l’invasion militaire israélienne de 1967 et l’occupation de la Cisjordanie, font partie du patrimoine culturel palestinien qu’Israël s’est illégalement approprié » (Communiqué de la Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël, 2016).

Je vous laisse découvrir dans le livre la floraison d’hypothèses et de controverses auxquelles cette découverte prodigieuse a donné lieu !

Massada

Massada est le mythe israélien par excellence, « nulle fouille archéologique en Israël n’a eu pareil écho de par le monde, nulle n’a autant contribué à exalter un mythe national enchanté par le sionisme, nulle autre n’a suscité autant de controverses. » Les nouvelles recrues de l’armée israélienne y sont rassemblées pour leur enrôlement et entendent à cette occasion des harangues guerrières, c’est aussi le site touristique le plus populaire du pays.

Le mythe est né sous la plume (ou plutôt sous le calame) de l’historien antique Flavius Josèphe dans son ouvrage La Guerre des Juifs : des Zélotes (résistants juifs à l’occupation romaine) s’y seraient barricadés dans un palais hérodien, au sommet d’une falaise de 400m face à la mer Morte, pendant la Grande Révolte contre Rome (66-74), et, assiégés sans espoir de la moindre issue, ils auraient préféré la mort à l’esclavage et se seraient tous suicidés. Le texte de Flavius Josèphe, juif considéré comme un renégat ou un traître par le judaïsme institué, est l’unique source pour cet épisode mythique, qui sera reformulé au Xe siècle en des termes acceptables par le rabbinat sous le titre de Josippon, « une chronique apologétique des Juifs de l’Antiquité, d’Adam jusqu’à la fin de la Grande Révolte. Rédigé par un auteur inconnu du sud byzantin de l’Italie, ce texte s’inspire librement d’adaptations latines de l’œuvre de Flavius Josèphe (d’où son nom Josippon), des Livres apocryphes, du Livre des Maccabées, d’éléments du Nouveau Testament et de chroniques médiévales ».

L’archéologie confirme bien la réalité du siège. « Dès 1838, les explorateurs américains Edward Robinson et Edward Elmer Smith, précurseurs de l’archéologie biblique, ont identifié le site, appelé en arabe es Sebbah, lors de leur expédition à la mer Morte. Depuis lors les recherches entreprises par divers archéologues à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, puis par Yadin [3] et ses successeurs confirmeront que Massada avait bien servi de refuge à des Zélotes et à leurs familles fuyant Jérusalem. » On a également identifié les positions « de l’encerclement de la citadelle par des forces de la Xe légion Fretensis, commandée par le général Flavius Silva. [...] En revanche rien ne prouve qu’il y ait eu suicide collectif, ou a contrario qu’il n’ait pas eu lieu. » Bref, la distance entre ce que l’on sait vraiment et les différentes versions des commentateurs laisse un vaste espace à la mythologie.

Le royaume de David et Salomon ?

Nos auteurs avancent prudemment sur ce terrain sensible, mais il semble bien, en l’état actuel des connaissances archéologiques, que l’historicité de David et de Salomon soit du même ordre que celle d’Ulysse et d’Agamemnon, sans parler de leur royaume étendu de Damas au Sinaï. Ce n’est pas faute que les archéologues chrétiens, sionistes, puis israéliens aient déployé tous les efforts imaginables pour en attester la présence à Jérusalem. Je renvoie le lecteur au livre pour les péripéties, nombreuses et souvent rocambolesques.

Avant le VIIIe siècle avant notre ère, la force politique significative en Palestine était le royaume d’Israël, fondé au nord à la fin du Xe siècle, avec pour capitale Sichem, puis Samarie (près de l’actuelle Naplouse). Jérusalem était une bourgade mineure sans véritable puissance politique. Le royaume d’Israël sera conquis par le roi assyrien Sargon en -722, et à partir de cette époque le cœur de la vie israélite (le mot « juive » serait anachronique, le judaïsme n’est pas constitué à cette date) se déplacera dans le royaume du sud, Juda, sous suzeraineté assyrienne, dont la capitale Jérusalem prendra alors de l’importance, jusqu’à sa prise en -587 par le roi babylonien Nabuchodonosor II.

Du rififi dans les tunnels

La ville de Jérusalem est bâtie dans une région de moyennes collines assez accidentée et peu pluvieuse, avec la source de Gihon comme unique point d’eau, ce qui a imposé le déploiement d’infrastructures complexes pour l’adduction d’eau, citernes, aqueducs, bassins, etc., dont les éléments les plus anciens remontent au XVIIIe siècle avant notre ère. Les archéologues vont utiliser les aqueducs souterrains, tels le tunnel d’Ézéchias, pour leurs fouilles, et ils vont creuser des tunnels pour leurs propres besoins.

La première aventure (officielle) « sous les pierres sacrées » est mandatée en 1867 par le Palestine Exploration Fund (PEF) dans le but de « régler l’épineuse de question de l’authenticité du Saint-Sépulcre comme site de la tombe de Jésus. D’autant que la polémique entre Fergusson et le révérend Williams, tous deux au comité directeur, menace de miner la nouvelle organisation. Le seul moyen d’en finir avec cette “haine topographique” (odium topographicum), mêlée de “haine théologique” (odium theologicum), est de déterminer le tracé de la seconde muraille qui entourait la cité au Ier siècle de notre ère, proclame en mai 1867 le doyen Stanley de Westminster lors d’une réunion du PEF destinée à lancer une seconde expédition. [...] Comme si le résultat d’une fouille serait à lui seul susceptible d’ébranler des croyances profondément enracinées. Comme si la topographie des évangiles ne serait pas dans son essence “légendaire”, pour reprendre le sociologue Maurice Halbwachs. »

Cette mission est confiée au lieutenant Charles Warren des Royal Engineers, petit-fils d’évêque (anglican) et fils de général. « Enfant, son livre de chevet est les Mille et Une Nuits (dans une version expurgée). » Il était prédestiné à cette entreprise pieuse et politico-militaire.

« De fait, Warren va contribuer de façon remarquable à la connaissance de la Jérusalem antique. Il localise les faces sud, est et ouest de l’Esplanade érigée par le roi Hérode au Ier siècle avant notre ère pour agrandir le Second Temple [à ce jour, aucune trace n’a été décelée du Premier Temple]. Il révèle le gigantisme de ses travaux. Il met au jour le système hydraulique de la plus Haute Antiquité de Jérusalem autour de la source du Gihon, une découverte qui par la suite devait conduire la plupart des chercheurs à identifier la “Cité de David”, à Silwan (Siloé), comme la Jérusalem originelle, située sur une colline au sud-est du Haram et non sur le mont Sion à l’ouest. »

Mais tout cela ne va pas sans conflits : l’Esplanade d’Hérode était à l’emplacement occupé depuis la fin du VIIe siècle par l’Esplanade des Mosquées (al-Ḥaram aš-Šarīf), avec notamment le Dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa, lieux saints de l’Islam, son accès est régi par le statu quo qui la place sous l’administration du Waqf relevant de la Jordanie, Israël ne se réservant que les questions de sécurité. Les projets d’excavations dans ce secteur sont sacrilèges aux yeux des autorités musulmanes, et les infractions au statu quo, dans un contexte politique conflictuel, peuvent déclencher des heurts violents. Un événement de nature différente, l’irruption provocatrice du ministre israélien Ariel Sharon sur l’esplanade des mosquées, avait déclenché la Seconde Intifada, meurtrière.

Il y a encore bien d’autres péripéties archéologiques, historiques, religieuses ou politiques dans ce livre, dont je ne saurais trop vous recommander la lecture.

Pour une archéologie palestinienne

« En Palestine, l’antériorité de la présence sur la terre équivaut à légitimer un droit de présence exclusif et sans partage sur cette même terre. En d’autres termes, l’antériorité de la présence de l’un légitime non seulement son existence actuelle, mais aussi l’absence de l’autre. » écrit Élias Sanbar, Hors du lieu, hors du temps. Pratiques palestiniennes de l’Histoire.

Les Palestiniens, dans des conditions extrêmement difficiles, s’efforcent de développer une archéologie qui leur soit propre. Ainsi j’ai pu visiter à l’Institut du monde arabe une exposition émouvante et magnifique malgré sa petite taille, Trésors sauvés de Gaza - 5000 ans d’histoire, dont le clou était la mosaïque d’un monastère byzantin.

Il est difficile de pratiquer l’archéologie quand on est dépossédé de sa terre : c’est le paradoxe auquel doivent se confronter les archéologues palestiniens. Nos auteurs leur consacrent un chapitre.

Encouragements au lecteur

Le candidat lecteur ne doit pas se laisser impressionner par le nombre de pages (784) : les différents chapitres peuvent se lire assez indépendamment les uns des autres, le style est alerte, les rebondissements sont captivants, parfois rocambolesques, et les liens avec l’actualité la plus brûlante justifient pleinement que vous emportiez ce livre en vacances, d’autant plus qu’il bénéficie d’une édition électronique.